Le Livre !

Publié le par Joseph Aulnette, deux ans jour pour jour après sa sortie !

Le Livre !

Tous droits réservés

ISBN : 978-2-36063-119-3

Sur les pas de Théo

 

28948 jours sur terre

2058 jours à la guerre

à Madeleine et Bernard

 

 

 

Quelle connerie la guerre

Jacques Prévert

INDEX

 

Théo : Théophile

Anna : femme de Théo

Madeleine : 1er enfant de Théo

Bernard : 2ème enfant de Théo

René : 3ème enfant de Théo

Joseph : 4ème enfant de Théo

Robert : 5ème enfant de Théo

Tonton Jean : frère de Théo

Rémy : mari de Madeleine

Danielle : femme de Bernard

Monique : femme de René

Denise : femme de Joseph

Françoise : femme de Robert

Ludo : Ludovic, fils de Denise et Joseph

 

Tino : mon vélo

Piloute : la voiture d’assistance

NB : Les notes de reports, identifiées de (1) à (58) dans cet ouvrage, sont traitées à la fin des sujets titrés à l’intérieur des chapitres.

Avant-propos

Nous, les deux traducteurs allemands du livre de Joseph Aulnette, sommes d'accord avec l'auteur que sans l'outil Internet et sans son périple de cette année, ce livre n'aurait vraisemblablement pas été réalisé sous cette forme.

Plusieurs autres éléments se sont également avérés indispensables pour nouer des contacts dont les jumelages franco-allemands (il y en a plus de 3000). C'est ainsi que nous deux avons fait connaissance de Joseph et de son projet: Friedrich par le jumelage Sontra – Vimoutiers, Werner via le blog de Joseph.

La traduction du livre en allemand a été décidée spontanément le 30 mars, l'avant-veille de la date de départ du périple, et, au fur et à mesure, elle a pris une tournure hors du commun. Normalement, le traducteur se penche sur l'original achevé et lui donne sa nouvelle forme langagière. En l'occurrence, l'auteur nous a invités sur son chantier et nous avons apporté des ingrédients qui relèvent d'abord de notre maîtrise des deux langues, mais surtout de notre connaissance profonde des endroits en Hesse du Nord où Théo a vécu pendant sa captivité. Ce rôle de traducteurs-conseils, qui a touché aux moindres détails du livre, est tout à fait inhabituel. Il a été rendu possible par la bonne volonté, le bénévolat et notre sympathie pour le projet de Joseph et tout cela dans le cadre de la coopération et de la solidarité franco-allemandes.

En résumé, on peut dire qu'une <<idée farfelue>> (Denise Aulnette) a occupé pendant des mois les trois retraités que nous sommes, qui ne s'étaient jamais vus avant, à un travail qui, par-dessus le marché, nous a fait plaisir.

Malgré tout, l'entière responsabilité pour le livre complet incombe à l'auteur, celle de la traduction à nous.

   Novembre 2015

     Friedrich Wilkening      Werner Schwalm

C’est avec passion que je rends hommage à mon père en exprimant ce que je sais de lui, ce que j’ai appris en vivant à ses côtés, ce que j’ai retenu en l’écoutant parler de son passé.

Cet ouvrage, intitulé "Sur les pas de Théo ", relate un certain nombre d’événements ayant marqué sa vie. Toutefois, l’essentiel de mon récit retrace ses années de détention. Je rappelle aussi le souvenir de ses proches qui, de près ou de loin, ont eu à supporter la guerre: Maman (sa femme), Madeleine et Bernard (ses enfants), Tonton Jean (son frère) souvent cité, Tonton Alfred et Tonton Eugène (ses beaux-frères), les autres membres de sa famille, ses amis…

En septembre 1970, Papa faisait valoir ses droits à la retraite. Je m’étais proposé pour l’emmener avec Maman en Allemagne afin de reconstituer son parcours de guerre. Il avait refusé… pour finalement accepter dix ans plus tard. C’est en famille que nous sommes allés sur les lieux où il a séjourné avant et pendant sa captivité. S’il n’avait pas donné son accord, je n’aurais jamais pédalé sur ses pas et le livre que vous avez entre les mains n’aurait pas été écrit.

J’ai beaucoup appris lors du voyage en Allemagne, effectué en sa présence, en août 1980. J’ai fait une analyse plus approfondie en réalisant un périple à vélo en avril 2015.

Dans mon récit, je raconte la vie de mon père, personnage-clé de cet ouvrage, sans suivre de manière systématique la logique du calendrier. Je le cite sous le nom de Théo. Ma mère, je l’appelle naturellement Maman.

Anna et Théo à la porte de l’annexe en chantier.

Anna et Théo à la porte de l’annexe en chantier.

I – L’AVANT-GUERRE

L’enfance de Théo

Théophile(1) Aulnette naît le 26 mars 1910 au lieu-dit La Touche en La Bosse. Dernier d’une fratrie de quatre enfants, il est précédé de Marie, Elise et Jean nés respectivement en 1902, 1903 et 1906.

Acte de naissance de Théo.

Acte de naissance de Théo.

Ses parents, Jean et Marie-Rose sont cultivateurs.

Ses grands-parents paternels, René et Perrine, l’ont été et il le deviendra lui-même.

Théo voit le jour dans le même village et dans la même maison que son père Jean. Ses cinq enfants (Madeleine, Bernard, René, Joseph, Robert) naîtront là aussi. Pourtant l’acte de naissance de Théo, celui de son père et ceux de ses enfants seront enregistrés dans des communes portant des noms différents :

En 1871, à la naissance de son père, La Touche appartient à la commune du Sel(2).

En 1910, à sa naissance, La Touche dépend de La Bosse(3).

En 1936, 1938, 1947, 1949 et 1950, à la naissance de ses enfants, La Touche est un lieu-dit de La Bosse-de-Bretagne.

 

C’est le 8 septembre 1886(4) que La Touche a cessé d’appartenir à la commune du Sel, au profit de celle de La Bosse.

Théo est élevé à la ferme de ses parents. Il n’a pas de nounou et ne va pas à la crèche… Il est élevé par sa maman.

À six ans, il est scolarisé à l’école communale, au bourg de La Bosse. Chaque matin, pour s’y rendre, il fait deux kilomètres de marche, souvent pieds nus dans ses chaussures, en empruntant un chemin creux. Quand ce dernier est impraticable, il arpente un sentier de terre sur une distance de 600 mètres et rejoint la route départementale.

À onze ans Théo obtient son certificat d’études primaires. Classé premier du canton du Sel, il se voit attribuer un dictionnaire en récompense. Il le consultera tout au long de sa vie.

Le dictionnaire de Théo.

Le dictionnaire de Théo.

 (1) Quand quelqu’un lui demandait son prénom, il disait : « Théophile le jour, Théodore la nuit… »

(2) On dit Le Sel-de-Bretagne par usage et par décret depuis le 23 novembre 1967.

(3) On dit La Bosse-de-Bretagne par usage et par décret depuis le 20 août 1920.

(4) Le dimanche 7 septembre 1986, environ 400 personnes se sont rassemblées dans la prairie de Rémi et Thérèse Aulnette, au bord du Semnon, pour fêter les 100 ans d’appartenance de La Touche à la commune de La Bosse-de-Bretagne.

1986 : Jean debout à droite avec son frère Théo.

1986 : Jean debout à droite avec son frère Théo.

Eglise de la Bosse-de-Bretagne où a été baptisé Théo.

Eglise de la Bosse-de-Bretagne où a été baptisé Théo.

Sa jeunesse

La scolarisation de Théo s’arrête en juin 1921. Il va régulièrement garder les vaches chez Julien Prunault et sa femme Joséphine (née Hervochon), au lieu-dit La Vidoulière. Il s’y plait bien. Il est aussi accaparé par les activités de la ferme familiale. On est encore loin de la mécanisation de l’agriculture, ses parents ont besoin de bras. Rien n’est moderne, les corvées sont souvent accomplies à la main et le boulot ne manque pas.

Toutefois, à la ferme, tout n’est pas fait que par l’homme. Le cheval de trait a un rôle important. À douze ans, Théo est déjà charretier, laboureur… Il fréquente assidûment les chevaux, que ce soit à l’écurie ou aux champs.

Théo assure des journées bien remplies, il ne compte pas son temps. Sa génération(5) ne connaît pas les avantages sociaux que sont : les congés payés, les trente-cinq heures, les RTT. Pôle emploi n’existe pas. Le gagne-pain est donc le seul moyen qui lui permette de subvenir à ses besoins.

Enfin, la jeunesse de Théo, c’est aussi de se retrouver avec les copains et de se procurer des loisirs. Il n’est pas le dernier à faire la fête quand l’occasion se présente. Les moyens de distraction sont limités mais correspondent à l’époque.

 (5) En évoquant le contexte de cette période située juste après la première guerre mondiale, et en relativisant, on constate que les méthodes utilisées dans la vie de tous les jours étaient sans commune mesure avec celles que l’on pratique aujourd’hui. Avec l’évolution, le paysan (et pas que lui) a moins besoin de son voisin, mais la solidarité n’est plus que fictive. On peut le regretter, car les réseaux sociaux virtuels ne remplaceront jamais les réseaux sociaux intergénérationnels datant de la nuit des temps.

Son service militaire

Comme tous les appelés de son contingent, Théo effectue deux ans de service militaire. Il sert dans l’infanterie. Lorsqu’il est de retour avec « la quille », il constate que le chemin de terre qu’il a emprunté en quittant le domicile de ses parents, le 15 avril 1931, a été modernisé. C’est par une route goudronnée qu’il revient à La Touche.

Son mariage avec Anna

Théophile et Anna se connaissent depuis toujours. Nés à La Bosse-de-Bretagne (lui à La Touche et elle au Bourg), ils se marient le mardi 1er octobre 1935 à 11h00. Ils sont accueillis à la mairie par Emile Lunel, maire. Les témoins sont : Jean Aulnette (frère de Théo) et Elie Aulnette (frère d’Anna).

Le mariage religieux est célébré en l’église de la Sainte-Trinité par l’abbé Pierre Guillet.

Les mariés, entourés de leur famille. Assis près de Théo : Jean, son père et Marie-Rose, sa mère. Assise près d’Anna : Claire, sa mère.

Les mariés, entourés de leur famille. Assis près de Théo : Jean, son père et Marie-Rose, sa mère. Assise près d’Anna : Claire, sa mère.

Mardi 1er octobre 1935 : Théo et Anna.

Mardi 1er octobre 1935 : Théo et Anna.

Acte de mariage de Théo et Anna.

Acte de mariage de Théo et Anna.

La ferme de La Touche

C’est à la Saint-Michel de l’année 1935 (date de transfert des fermages) que Théo et Maman s’installent dans la ferme de La Touche. Ils remplacent Jean et Marie-Rose, les parents de Théo. Les 17 hectares qu’ils exploitent correspondent à la surface moyenne des fermes du secteur. Théo a une parfaite connaissance de ses terres puisque, depuis la fin de sa scolarité, il les cultive avec son père. Maman connaît, elle aussi, le métier. Son père, Frédéric, décédé alors qu’elle n’avait que quinze ans, était artisan(6) (charron et forgeron). Il avait aussi une petite ferme que Claire, mère de Maman, exploite toujours, tout en exerçant la profession de commerçante : elle est tenancière d’un bistrot.

En décembre 1936, Théo et Maman deviennent parents d’une fille prénommée Madeleine. En janvier 1938, ils ont un fils qui se prénomme Bernard. Bien que ne manquant pas de projets, quatre ans après leur union, ils sont confrontés au destin. La France est en guerre et Théo doit partir. Maman se retrouve seule pour élever ses enfants et gérer la ferme. Le couple est séparé et il va devoir vivre dans le cauchemar et l’incertitude pendant presque six ans.

(6) Frédéric Aulnette (mon grand-père maternel) avait trois salariés : Ernest Deshoux et Théophile Marsolier en tant que charrons, Joseph Messu était employé à la forge. Au décès de Frédéric, en 1925, chacun d’eux créa son entreprise à La Bosse. À cette époque, il y avait neuf bistrots sur la commune : Claire Aulnette (née Jolivel) belle-mère de Théo – Marie-Josèphe Moutel (née Robert) – Jean Barbotin et Marie (née Langouet) – Ange Hugues et Maria (née Robert) – Auguste Chapon et Marie (née Aulnette) – Marie Drouin – Alexandre Robert et Adélaïde (née Hamon) – Louis Richomme et Amélie (née Leprince) – Jean-Baptiste Perrudin et Maria (née Deniel). (Source : Bernard Chevrel)

II – LA GUERRE

La déclaration de guerre

Le 3 septembre 1939, le tocsin(7) sonne à La Bosse comme partout ailleurs. Les habitants sont sur le pas de la porte: « Ça doit être pour la guerre ? » s’interrogent-ils en pensant à tous ceux qui, prévenus par les gendarmes, seraient susceptibles de partir. La population est inquiète. Les souvenirs de la Grande Guerre ressurgissent. Comme toutes les communes de France, La Bosse-de-Bretagne est touchée par la mobilisation générale. La France et la Grande-Bretagne ont garanti à la Pologne l'intégrité de son territoire. Lorsque le 1er septembre 1939, l'armée allemande franchit la frontière polonaise, les deux Etats respectent leur engagement et déclarent la guerre à l'Allemagne. Les Français sont persuadés que leur pays est bien préparé et que l'armée allemande sera arrêtée par la ligne fortifiée construite le long des frontières avec l'Allemagne (la ligne Maginot)…

(7) Quand Paris sonne le tocsin, ça s'entend au bout de la terre…, chantera plus tard Mireille Mathieu.

La mobilisation

Par décret du Président de la République, Albert Lebrun, la mobilisation des armées de terre, de mer et de l’air est ordonnée. Tous les hommes valides, âgés de vingt à quarante-huit ans, sont concernés. La vie de Théo, comme celle d’un quart de la population masculine, se trouve bouleversée. Le 5 septembre, il est mobilisé à la caserne Molitor d’Argentan, dans l’Orne. Il doit partir en laissant Maman, seule avec ses enfants, aux commandes de la ferme qu’ils exploitent depuis seulement quatre ans.

La drôle de guerre

La drôle de guerre (der Sitzkrieg, la guerre assise), nom donné à la première phase de la guerre 39-45 à cause du calme qui régnait sur l’ensemble du front, s’étend sur les huit premiers mois. Elle commence le jour où la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne. Elle se termine au moment où les troupes allemandes envahissent la Belgique et les Pays-Bas. La drôle de guerre doit son nom à la stratégie défensive adoptée par les Alliés après l’envahissement de la Pologne. Les armées françaises temporisent derrière la Ligne Maginot (ligne de fortifications construite par la France, le long de ses frontières nord-est). La stupeur est d’autant plus forte qu’après des mois d’attente, les troupes allemandes se lancent à l’attaque. Les forces françaises se font surprendre et elles sont très vite désorganisées. La drôle de guerre est essentiellement marquée par l’inertie des troupes, l’attentisme et la frilosité de l’Etat-major.

L'offensive allemande

Le 10 mai 1940, après des mois d'attente derrière les lignes de défense, les troupes allemandes se lancent à l'attaque. Les Alliés les plus proches (Belges, Luxembourgeois et Néerlandais) sont envahis. La France se porte au secours de la Belgique, alors même que des colonnes de chars allemands passent, non sans difficulté, par la forêt des Ardennes et prennent la ligne Maginot pourtant réputée infranchissable. Devant l'étendue du désastre, les Britanniques rapatrient leurs hommes et une partie des troupes françaises sous le feu ennemi. Plus de 300 000 hommes sont évacués en trois jours.

En quelques semaines l'armée française a connu un désastre sans précédent : environ 100 000 morts et 200 000 blessés. Le gouvernement français, par la voix du maréchal Pétain, demande l'Armistice. Les combats cessent. La France n'est plus en guerre. Elle attend que le règlement soit fixé. L'armistice est signé le 22 juin 1940, dans la clairière de Rethondes, entre les représentants du 3ème Reich allemand et ceux du gouvernement français de Philippe Pétain. Les conditions sont draconiennes… C’est cet armistice qui est à l’origine de la création de la zone occupée et celle dite « non-occupée » qui verra le gouvernement de Vichy s’installer. Il scelle le sort des prisonniers français qui doivent rester en Allemagne. La France doit supporter les coûts de l’armée d’occupation (400 millions de francs par jour). Il limite aussi l’armée française d’armistice, dans la zone non-occupée, à 100 000 hommes. La convention est valable jusqu'à la conclusion du traité de paix définitif qui ne viendra en fait jamais. De fait, à partir de novembre 1942 et avec l’invasion des forces allemandes de la zone non-occupée, certaines clauses de l’armistice de 1940 sont caduques. Cet armistice, peu connu du grand public, ne doit pas être confondu avec la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe en mai 1945. A ce moment là, on ne parle pas d’armistice (qui est un acte politique), mais de capitulation, dès que l’armée est complètement vaincue. L’armistice est une reconnaissance politique de la défaite alors que l’armée peut encore se battre. La capitulation est un anéantissement des forces vaincues.

En juin 1940, la Bataille de France s’achève sur ce qu’on appelle « l’Etrange défaite ». 1 850 000 soldats français sont capturés par les forces allemandes. Prisonniers de guerre, ils sont envoyés dans des camps (stalags, oflags, kommandos) en Allemagne.

L’arrivée des réfugiés

Six semaines après le déclenchement de la guerre éclair (le Blitzkrieg), l’armée française est vaincue. La rapidité de l'avance allemande accélère la débâcle des troupes et jette sur les routes sept à huit millions de civils qui fuient vers le Sud. Ces événements provoquent un exode important. Les réfugiés(8) qui arrivent chez nous, en Ille-et-Vilaine, viennent essentiellement de la Belgique et du Nord de la France.

Elie (cousin), Madeleine, Bernard

Elie (cousin), Madeleine, Bernard

Bernard, Madeleine avec Finette.

Bernard, Madeleine avec Finette.

8) Madeleine se souvient qu’un jour d’école, alors qu’elle prenait le repas du midi chez sa grand-mère au bourg, une ribambelle de réfugiés s’était arrêtée et, après avoir demandé de l’eau, deux ou trois étaient allés la puiser à la pompe.

Maman est seule à la ferme

Si la guerre concerne les hommes, les femmes, elles aussi, ont leur lot de souffrances physiques et morales. Maman a dû faire face à de nombreuses situations. En voici une concernant la réquisition de Piloute au début de l’occupation allemande(9). Piloute, c’est la jument avec laquelle Maman effectue les travaux de la ferme au quotidien. Un jour une convocation arrive : une inspection de chevaux est organisée par la commune et elle doit s’y rendre pour présenter sa jument. Piloute est docile, obéissante et facile à manœuvrer… Elle a les qualités requises et, de surcroît, l’âge idéal pour être réquisitionnée par l’armée allemande.

L’attelage de Maman, de passage chez sa mère, au bourg de La Bosse : Piloute (la jument douce dont elle doit se séparer), Bileuse (la jument intraitable qu’elle va garder). Sont présents sur la photo : Joseph Deshoux (son filleul), Anna Duclos (sa tante), Eugénie Aulnette (sa belle-sœur), Elie Aulnette (son frère aîné), Elie Aulnette (son neveu), Yvonne Jolivel (sa cousine), Claire Aulnette (sa mère), Bernard Aulnette (son fils), Madeleine Aulnette (sa fille), Anna Aulnette (Maman), Madeleine Jouault (l’employée de sa mère).

L’attelage de Maman, de passage chez sa mère, au bourg de La Bosse : Piloute (la jument douce dont elle doit se séparer), Bileuse (la jument intraitable qu’elle va garder). Sont présents sur la photo : Joseph Deshoux (son filleul), Anna Duclos (sa tante), Eugénie Aulnette (sa belle-sœur), Elie Aulnette (son frère aîné), Elie Aulnette (son neveu), Yvonne Jolivel (sa cousine), Claire Aulnette (sa mère), Bernard Aulnette (son fils), Madeleine Aulnette (sa fille), Anna Aulnette (Maman), Madeleine Jouault (l’employée de sa mère).

Maman doit non seulement se séparer de Piloute, mais elle est obligée de faire 21 kilomètres pour aller la livrer, avec une bride en bon état… sur la place de l’église de Retiers. Sa mission accomplie, elle accepte le prix proposé sans avoir la possibilité de négocier. Eprouvée, elle revient à pied à La Touche et, chemin faisant, elle s’interroge… Ne lui faudra-t-il pas au moins deux ans pour dresser un poulain, avant qu’il ne devienne un cheval capable de se substituer à Piloute ?

Pour assurer certains travaux journaliers, Maman vient d’embaucher Joseph Deshoux, son filleul âgé de treize ans. Deux ans plus tard, en juin 1942, Alexandre Rouiller lui succède. Il a seize ans et il a toutes les compétences pour conduire les chevaux et assurer les travaux dans les champs. Il restera jusqu’à la fin de la guerre.

Aujourd’hui âgé de quatre-vingt-neuf ans, Alexandre a toujours en mémoire ses trois années passées à La Touche. Il se souvient très bien du bombardement de septembre 1943. Il a vu tomber les débris d’un avion(10) tout près de la maison de Maman : « J’étais avec les chevaux sur la butte du Devant-Lu. J’ai vu passer une formation d’une vingtaine de forteresses au-dessus de ma tête. Les balles me sifflaient dans les oreilles. Pris par la peur, je suis rentré en vitesse avec mon attelage. Avec Anna, Rémi et d’autres personnes du village, nous sommes allés entre l’étable de Germain et d’Adélaïde et la grange au four de tes parents. Nous étions debout, sans protection et sans nous soucier du danger. Les forteresses continuaient à passer en faisant un bruit infernal. Arsène Aulnette arriva. Plus expérimenté que nous, pour avoir vécu la guerre de septembre 39 à août 41, il nous dit : < Ce que vous entendez, ce sont des balles… Ne restez pas là, allez vous allonger dans le fossé. > Quand le bombardier américain a été abattu par la chasse allemande, il s’est déporté sur la droite en dégageant une épaisse fumée noire… J’ai vu une aile se détacher de l’appareil. Elle a atterri dans une prairie, au bord de la rivière, avant le Bas-Rochereuil. Des débris sont tombés tout près de nous. Les chasseurs allemands continuaient de tirer sur les membres de l’équipage quand ils sautaient en parachute… L’avion s’est écrasé à La Nouette. »

N’étant pas né, je n’ai bien sûr rien vu, mais plus tard en jouant il m’est arrivé d’avoir, dans les mains, des morceaux de zinc provenant des débris tombés près de chez mes parents.

La flèche désigne l’avion tombé à 1 km de la maison de Théo et d’Anna.

La flèche désigne l’avion tombé à 1 km de la maison de Théo et d’Anna.

Ma sœur Madeleine(11) et mon frère Bernard(12) se souviennent qu’Alexandre Rouiller avait creusé un abri souterrain qui devait servir de refuge au cas où d’autres bombardements auraient eu lieu. Alexandre raconte : « Peu de temps après la chute de l’avion américain, Anna m’a demandé de creuser un abri dans le pré du Gain, à une centaine de mètres des habitations. Cet abri, couvert avec des fagots, n’a pas été utilisé. Quelques temps plus tard, Arsène prévenait : < Si vous descendez à l’intérieur et qu’une bombe tombe à côté, au moment de l’explosion vous serez ensevelis. > Sur ses conseils, je l’ai rebouché. »

(9) L’occupation commence avec l’armistice signée en forêt de Compiègne le 22 juin 1940 et s’achève avec la libération progressive du territoire français (de septembre 1943 pour Ajaccio à mai 1945 pour Saint-Nazaire).

(10) Le jeudi 16 septembre 1943, vers 15h30, quatre bombardiers américains passent sur le village natal de Théo. Quelques secondes plus tard, l’un d’eux est abattu par la chasse allemande à La Nouette (tout près de La Touche), sur la commune d’Ercé-en-Lamée. L’avion américain B17 se dirigeait vers Nantes pour bombarder des navires allemands stationnés au port. Trois des dix membres de l’équipage meurent. Cinq sont faits prisonniers par les Allemands. Seuls, le pilote (John Butler) et le mitrailleur de la tourelle supérieure (Howard Turlington) parviennent à s’échapper. Une demi-heure plus tard, 147 forteresses B17 survolent le cœur de Nantes. 1400 bombes sont larguées en un quart d’heure, alors que les gens sont dehors à contempler les avions alliés. Sous un déluge de feu, le centre ville est anéanti.

(11) Madeleine raconte : « Lorsque l’avion s’est écrasé, Maman nous a emmené (Bernard et moi), dans la grange au portail. J’avais peur qu’un autre tombe sur nous car, sous la toiture, il n’y avait pas de grenier… Voyant que j’étais effrayée, Maman nous a conduits dans la chambre et, tous trois, nous nous sommes cachés dans le noir, derrière la porte… »

(12) Bernard : « Je me souviens vaguement que lorsque l’avion a rasé le toit de la maison de Tonton Germain, je croyais qu’il tombait dans la rivière… J’ai un autre souvenir de la guerre : quand Maman recevait du courrier de Papa, si les nouvelles n’étaient pas bonnes, elle était triste et se cachait pour pleurer mais elle ne nous en parlait pas. Ce dont je me souviens, c’est d’avoir rempli pour papa pendant la guerre, des boîtes en carton de gâteaux (cœurs et madeleines) réalisés par Maman, Constance, femme de Jules Jardin et Marie, femme de Zacharie Geffriaux. Papa les recevaient trois semaines plus tard. »

1942 : Anna au centre, ses deux enfants devant elle, sa mère derrière elle.

1942 : Anna au centre, ses deux enfants devant elle, sa mère derrière elle.

1940:  Anna, Bernard, Madeleine.

1940: Anna, Bernard, Madeleine.

1942: Anna, Bernard, Madeleine.

1942: Anna, Bernard, Madeleine.

1943 : Au 1er rang : Eugénie Aulnette et son fils Elie, Madeleine, Bernard, Madeleine Jouault.  Au second rang : Anna Duclos, Claire Aulnette, Anna, et son frère Elie, Yvonne Jolivel.

1943 : Au 1er rang : Eugénie Aulnette et son fils Elie, Madeleine, Bernard, Madeleine Jouault. Au second rang : Anna Duclos, Claire Aulnette, Anna, et son frère Elie, Yvonne Jolivel.

Le parcours de guerre de Théo

 

Le parcours de Théo est succinctement répertorié ci-dessous. Les dates et lieux où il a vécu durant 2058 jours passés à guerre sont indiqué.

Théo est mobilisé le 5 septembre 1939 à Argentan où il reste 10 jours. Ensuite, il séjourne du 15 au 25 septembre à Barenton-sur Serre, du 25 septembre au 13 octobre à Cuirieux, du 13 octobre au 10 novembre à la Ferté-Chevresis, du 10 novembre au 15 mai 1940 à Séchelles, du 15 au 20 mai à Arras. Il dort le 20 mai à Saint-Pol-sur-Ternoise. Il est fait prisonnier le 21 mai à Hesdin. Il dort le 22 à Frévent, le 23 à Doullens, le 24 à Albert, le 25 à Péronne, le 26 à Cambrai, le 27 à Catillon-sur Sambre, le 28 à Avesnes-sur-Helpe, le 29 à Rance, le 30 à Mariembourg, le 31 à Doische, les 1er, 2 et 3 juin à Beauraing, le 4 à Gedinne. Le 5 juin, il prend le train et le 6 il arrive à Trèves et repart le soir même. Le 7 juin 1940, il est interné au camp du stalag de Ziegenhain. Du 18 juin 1940 au 18 mai 1941, il est à Allendorf. Du 18 au 20 mai 1941 il est au stalag. Du 21 mai 1941 au 1er décembre 1942, il travaille dans une ferme à Blankenheim. Du 1er décembre 1942 au 1er avril 1945, il est dans le kommando de mines de cuivre (Hessenhütte) à Sontra.

Le parcours de guerre de Théo, écrit par lui-même

Le parcours de guerre de Théo, écrit par lui-même

1942 : Bernard et Chasseur (le cheval de son grand-oncle Germain).

1942 : Bernard et Chasseur (le cheval de son grand-oncle Germain).

III – LA LIBERATION

Le rapatriement en 24 jours

Lundi 2 avril 1945 : Théo, bien que libéré depuis la veille (300 jours après le débarquement des Alliés en Normandie), n’est pas libre pour autant. Le convoi bondé en route vers la France est immobilisé à Melsungen.

Deux semaines s’écoulent. Les ponts détruits sur la Fulda demeurent infranchissables. Les soldats sont emmenés dans une caserne à Eisenach. Ils campent encore pendant une semaine avant d’être conduits à l’aérodrome militaire de Gotha, où un vol doit les acheminer vers la France. Il y a seize avions sur la piste mais ils sont réservés exclusivement pour les urgences (malades, blessés). Reconduits à Eisenach, Théo et ses camarades accusent le coup. Ils sont désespérés.

Le lendemain ou le surlendemain, le 23 avril en tout cas, ils reviennent à Gotha(13). Cette fois, les avions sont bien pour eux et en nombre suffisant. L’avion de Théo décolle entre 14h00 et 15h00(14). Au moment où il fait son baptême de l’air, il ignore qu’à Ercé-en-Lamée, ont lieu les obsèques de Tonton Alfred, le mari de sa sœur Elise. Il apprendra le décès le lendemain, peu après son arrivée en gare de Rennes.

Théo vient enfin de quitter le sol allemand sur lequel il piétine depuis 1782 jours.

Au moment où Théo quitte l’Allemagne, les soldats américains progressent  vers la frontière tchécoslovaque.

Au moment où Théo quitte l’Allemagne, les soldats américains progressent vers la frontière tchécoslovaque.

En s’élevant dans les airs au-dessus de Gotha, il survole le camp de concentration d’Ohrdruf évacué le 4 avril, lors de l’arrivée des chars de la 4ème division blindée et de la 89ème division d’infanterie de l’armée américaine. Ce camp est situé à moins de quarante kilomètres de celui de Buchenwald, libéré le 11 avril par la 6ème division blindée de la 3ème armée commandée par le Général George Patton. C’est cette fameuse 3ème armée de Patton(15) qui a délivré le stalag IX-A le 30 mars et, qui, le 1er avril en libérant l’usine de traitement de minerai de cuivre de Sontra, a libéré Théo !

Alors que l’avion approche de Paris, Théo contemple par le hublot les champs de navette fleurie. Soudain, il aperçoit la Tour Eiffel. C’est l’apothéose ! L’atterrissage a lieu au Bourget à 17h30. Tous les rapatriés sont conduits dans une salle où chacun peut manger à volonté. Ensuite, ils passent la soirée au cinéma et ne ressortent que tard dans la nuit.

Mardi 24 avril 1945 : vers 3h00, Théo doit se rendre au Quai d’Orsay pour subir une série d’examens médicaux. La nuit défile ainsi… Aux environs de 8h00, il est emmené à la gare Montparnasse. Il fait beau quand il prend le train pour la Bretagne. En arrivant à Rennes vers 13h00, il se rend à la poste. Il n’a pas de courrier en poste restante mais il y en a pour Zacharie Geffriaux (d’Ercé-en-Lamée) qui circule avec Théo depuis trois semaines. Ils ont travaillé plusieurs mois ensemble à Allendorf, il y a quatre ans, et se sont retrouvés le 2 avril à Melsungen. Les rapatriés sont tous invités à se rassembler sur le Champ de Mars. Averties de leur retour par les Américains, les familles viennent retrouver celui qu’elles attendent depuis longtemps.

Maman a reçu la bonne nouvelle tôt ce matin. Un télégramme est parvenu chez Ange Hugues (café-épicerie). C’est son fils, Bernard, qui l’a apporté à la maison (Madeleine s’en souvient). Maman a compris que Théo arrivait au bourg. Elle prend son vélo pensant aller à sa rencontre. En passant chez Ange elle apprend qu’il n’arrivera en gare de Rennes que vers 13h00 et qu’il s’attend certainement à ce que quelqu’un aille le chercher. Entre temps, elle retourne à La Touche. À midi, Joseph Messu (dit le père Messu) démarre sa C4 camionnette bâchée et il part avec Maman, Madeleine et Bernard. Ces derniers n’iront pas à l’école cet après-midi-là. Maire de la Bosse et forgeron de métier, Joseph fait partie des quelques privilégiés à posséder une voiture(16) sur la commune. À peine sont-ils arrivés sur le Champ de Mars que Bernard croit apercevoir son père. « Où est-il, où est-il… tu te trompes… ce n’est pas lui, » dit Maman en observant une silhouette amaigrie à une vingtaine de mètres. Et bien si, il a raison le petit, c’est Théo de profil. Il est appuyé contre un poteau. Il retrouve enfin sa femme Anna, sa fille Madeleine (8 ans et 5 mois) et son fils Bernard (7 ans et 3 mois). Ils ne se sont pas revus depuis la dernière permission de Théo, en février 1940(17). L’émotion est grande. Madeleine et Bernard vivent un moment de confusion… Ils réclamaient leur papa qu’ils ne connaissaient pas et maintenant qu’ils sont près de lui, ils hésitent à lui parler. Au bout de quelques minutes, la peur au ventre, ils articulent seulement: « Bonjour Monsieur. » Ils étaient si petits quand leur père est parti qu’ils ne comprennent toujours pas pourquoi il revient aujourd’hui… En grandissant, ils ont souvent entendu parler des Allemands mais jamais personne ne leur en a dit du bien. Madeleine et Bernard ne font pas la différence entre l’Allemand venu en France pour faire la guerre et le Français (leur père) revenu d’Allemagne où il était prisonnier de guerre.

Sur le chemin du retour, Joseph Messu s’arrête chez Denise Geslin, tenancière d’un café(18) à Saint-Erblon. Son mari, Amand (dont le retour de captivité est imminent) est ami de Joseph Messu. Comme lui, il est forgeron. Denise fixe les yeux sur Bernard et lance : « Qu’est-ce qu’il ressemble à son papa le petit bonhomme-là !» Chose qu’il ne fallait surtout pas dire… Il est vexé le petit. Il faudra un peu de temps pour que lui et sa sœur se familiarisent avec leur père. Ils n’attendaient pas l’homme. Ils attendent les harmonicas qu’il devait leur apporter…

Avant de se rendre à La Touche, Théo est attendu chez Claire (sa belle-mère) au bourg(19). Elle a fait rôtir le poulet. Un repas festif auquel participent entre autres : Tonton Eugène(20) (frère de Maman) et Tante Eugénie (sa femme).

Théo attrape son maigre baluchon et il sort les deux harmonicas promis. Il a aussi du chocolat, des bonbons et des pâtes de fruits dans une boite en bois. Tout ce qu’il faut pour que ses enfants glissent en douceur de la confusion à la réconciliation…

Joseph Messu retourne à sa forge et, après le repas, c’est Gustave Chapon qui prend le relais. Avec la voiture d’Auguste (son père), il emmène Théo, Maman, Madeleine et Bernard à La Touche. La famille est à peine descendue de la voiture, que les voisins s’agglutinent. En regardant Théo, Germain (son oncle) s’empresse de dire : « Qu’est-ce que ça va nous faire drôle quand Alphonse va revenir. Ce sera rigolo de vous entendre, tous les deux, parler allemand ! » Alphonse (fils de Tonton Germain) a été abattu par les libérateurs ukrainiens, au cours d’un combat entre Allemands et Russes il y a deux mois, dans la ferme où il travaillait, à Carolina (Poméranie) en Allemagne. Son père ne le sait pas. L’abbé Heudiard n’apportera la dépêche qu’en juillet. René Beureux, copain d’Alphonse, viendra en septembre, de Matay dans le Doubs, rapporter sa montre, son portefeuille et son cahier de chant…

Tante Elise, qui vient de perdre son mari, attend le lendemain, que la nuit soit tombée, pour rendre visite à son frère. Elle est en deuil, elle ne doit pas se montrer. C’est discrètement que, venant de La Veslais, elle passe par le chemin du Gui et parvient à la maison de Théo.

 (13) Un responsable des archives de Thuringe émet des doutes sur la possibilité d’organiser des vols à partir de Gotha, en avril 1945, étant donné que le terrain d’aviation avait été fortement endommagé par de nombreuses attaques aériennes. Toutefois, c’est bien à Gotha que Théo a pris l’avion le 23 pour se rendre à Paris.

(14) Théo prend l’avion pour la première fois de sa vie. Ce sera aussi la dernière.

(15) Ses troupes avaient déjà libéré Rennes le 4 août 1944 (et La Bosse-de-Bretagne quelques heures avant). Yves Milon, élu l’année suivante, reçoit le Général Patton à la mairie et lui demande pourquoi sa ville avait subi autant de bombardements pour être libérée. Patton avait répondu : « Quand on est poli, on frappe toujours avant d’entrer. »

 (16) À la libération, il y a neuf véhicules à La Bosse : deux chez Auguste Chapon, deux chez Ange Hugues, un chez Marcel Louise, un chez Yvonne Lucas, un chez Joseph Messu, un chez Marie-Josèphe Moutel et un chez Alexandre Robert. (Source : Rémy Tessier, Gendre de Théo).

(17) Son père, Madeleine se souvient vaguement l’avoir vu, une fois, pendant cette permission de février 1940, trier des clous dans le tiroir de la demi-armoire pour réparer des chaussures. La nuit tombait, il avait emporté le tiroir près de la porte pour mieux voir... Bernard, quant à lui, n’a aucun souvenir de son père.

(18) Bernard dira plus tard : « C’est au café Geslin à Saint-Erblon que j’ai trinqué pour la 1ère fois avec mon père. »

 (19) Lorsqu’il arrive, il a encore sa tenue kaki avec les initiales KG (Kriegsgefangener, Prisonnier de guerre) sur le dos et il a son calot de soldat sur la tête. Il sent la moisissure, une odeur moite… (Source : Rémy Tessier, Madeleine et Bernard).

 (20) Il rentre, lui aussi, de détention. Il est arrivé en fin de matinée. Il devait revenir de Rennes avec Théo mais, impatient, il a fait du stop jusqu’à Bain-de Bretagne, où quelqu’un lui a prêté un vélo. En rentrant, il s’est arrêté chez Prudent (son beau-père) au Haut-Briant, pensant y trouver sa femme Eugénie, mais elle n’était pas là. Il est remonté sur son vélo et, finalement, après des années de séparation, il la retrouve chez Claire (sa mère), au bourg. La serrant dans ses bras, il dit : « Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes pas embrassés. » – Tonton Eugène rentre de la guerre mais il n’est pas au bout de ses peines : Odélie (sa belle-mère) est décédée il y a dix mois. Prudent (son beau-père, qu’il vient de rencontrer) décèdera dans un mois. Eugénie (sa femme) décèdera quatre ans plus tard. Madeleine et Bernard s’apprêtaient à partir chercher leur père quand Tonton Eugène est arrivé. Ils jouaient sur la route devant la maison de leur grand-mère. Rémy Tessier qui était tout près, occupé à aider son père Victor à creuser les fondations de sa maison, a assisté, lui aussi, au retour d’Eugène et de Théo. Il ne se doutait pas qu’un jour Théo deviendrait son beau-père…

1942 : Bernard et Madeleine.

1942 : Bernard et Madeleine.

IV – L’APRES-GUERRE

Son premier dimanche de liberté

Le 29 avril 1945 est un grand jour pour Théo. Depuis sa dernière permission en février 1940, c’est la première fois qu’il passe un dimanche avec sa famille. Camille Chevrel se souvient de ce jour-là : « L’après-midi, j’étais choriste (enfant de chœur) avec Ferdinand Lunel et Hubert Menoux aux vêpres de l’Abbé Auguste Heudiard. Ensuite, nous avons joué aux billes près de la porte de l’église. Il y avait un attroupement devant le café d’Auguste Chapon (mon parrain) et j’entendais des gens dire : < C’est Théophile Aulnette de La Touche. Il est rentré de captivité ! > Ce qui m’avait marqué, moi qui ne le connaissais pas encore (j’avais onze ans et demi), c’était sa maigreur. Il était devant chez Ange Hugues… J’ai encore l’image en tête. Il avait les yeux hagards et paraissait triste. Les prisonniers avaient tellement souffert pendant la guerre qu’à leur retour, il leur restait encore des séquelles. Plus tard, j’ai découvert ton père. C’était un blagueur mais, des fois, il plaisantait sans rire si bien qu’on se demandait si c’était sérieux ou pas. »

Théo à son retour de captivité, avec sa femme Anna,  sa fille Madeleine et son fils Bernard.

Théo à son retour de captivité, avec sa femme Anna, sa fille Madeleine et son fils Bernard.

Le Livre !

Ce dimanche 29 avril 1945, Maman franchit, elle aussi, une des portes de la liberté… Il y a des élections municipales à La Bosse-de-Bretagne, et comme partout en France, les femmes ont enfin le droit de mettre un bulletin dans l’urne. À 35 ans, Maman vote pour la première fois de sa vie.

Cela faisait six ans qu’il n’avait pas assisté à une fête…

Le dimanche 16 septembre 1945, à La Bosse-de-Bretagne, c’est la fête du retour des prisonniers. Animée par Louis Perrin, elle a lieu dans un champ situé sur la route de Tresboeuf, à gauche en bas de la côte, après le cimetière. Théo est à l’honneur, comme tous ses camarades de La Bosse qui ont été faits prisonniers. Parmi les hommes concernés, seul Henri Lunel n’est pas encore rentré.

Un temps de recueillement a lieu pour rappeler le souvenir d’Emile Langouet et d’Alphonse Aulnette, disparus au cours de cette guerre:

Emile, soldat au 322ème Régiment d'Artillerie tracté tout-terrain, est mort le 19 mai 1940 entre Couvron et Vivaise, dans l’Aisne, deux jours avant la capture de Théo. Fils de Jean-Marie Langouet et d’Anastasie (née Deroche), marié à Yvonne Morel, il avait 31 ans.

Alphonse, soldat au 71ème Régiment d'Infanterie alpine, détenu au stalag XI-B de Hammerstein, en Allemagne, sous le matricule 95706, kommando 629, est mort le 25 février 1945 à Carolina (Poméranie), deux mois avant le retour de Théo, au cours d'un combat entre des troupes russes et des troupes allemandes. Fils de Germain Aulnette et d’Adélaïde (née Guiheux), il avait 28 ans.

La carte de combattant de Théo n’arrive qu’en 1956.

La carte de combattant de Théo n’arrive qu’en 1956.

Théo reprend les rênes

Revenu à La Touche, Théo a besoin d’un peu de temps pour retrouver son rythme d’avant-guerre.

Eté 1945 : Claire, sa belle-mère – Théo – Anna, sa femme – Elie, son beau-frère.

Eté 1945 : Claire, sa belle-mère – Théo – Anna, sa femme – Elie, son beau-frère.

Il repend ses vêtements de la marque "Le Mont Saint Michel" et conserve ses anciennes méthodes de travail jusqu’à la fin des années 50. Son exploitation n’évolue véritablement qu’à partir de 1961, l’année où son fils Bernard rentre de la guerre d’Algérie. Bernard, c’est l’aîné des garçons, prédestiné pour prendre la succession…

Cette année-là, Arsène Aulnette (cousin et voisin de Théo) fait le choix de quitter la ferme de quinze hectares, qu’il exploite à La Touche, depuis une dizaine d’années. Il s’installe à Martigné-Ferchaud dans une structure plus viable. Une belle aubaine pour Théo qui, désormais, exploite non plus dix-sept mais trente-deux hectares, dispose de bâtiments plus rationnels et peut augmenter son troupeau de vaches en conséquence. Théo et Maman sont les premiers du secteur à s’équiper d’une trayeuse. Ils choisissent la marque "Diabolo".

Le nombre de chevaux de trait est lui aussi revu à la hausse, en passant de trois à cinq. Très vite Théo, bien que n’étant pas du genre à brûler les étapes, se rend à l’évidence et constate qu’en matière de rentabilité la méthode cheval est révolue, voire dépassée. En février 1964, l’arrivée du tracteur "Renault N72" est vécue comme une petite révolution. L’ensemble du matériel (devenu inadapté) est renouvelé. Quant aux cinq chevaux de trait, seul Péchard est maintenu pour assurer les travaux de finition dans des petites parcelles encore nombreuses.

Bernard est ami du cheval mais pas vraiment du tracteur... Pour cette raison, il ne reprendra pas l’exploitation, même s’il considère que la mécanisation est devenue incontournable.

Battages 1943 : Hélène Aulnette (née Leclère), Rémi Aulnette (sur le tas de gerbes, avec son chien Sultan), Yvonne Aulnette, Anna Aulnette, Alphonsine Chevrel, Arsène Aulnette, Marcel Aulnette, Marie Janvier (avec la cruche), Alexandre Rouiller.

Battages 1943 : Hélène Aulnette (née Leclère), Rémi Aulnette (sur le tas de gerbes, avec son chien Sultan), Yvonne Aulnette, Anna Aulnette, Alphonsine Chevrel, Arsène Aulnette, Marcel Aulnette, Marie Janvier (avec la cruche), Alexandre Rouiller.

1944 : Madeleine et Bernard aux battages, de face à droite.

1944 : Madeleine et Bernard aux battages, de face à droite.

1944 : Bernard et Yvonne Aulnette avec Sultan.

1944 : Bernard et Yvonne Aulnette avec Sultan.

Battages 1958 : Bernard Aulnette, Claude Leclère, Marcel Monnier, Jules Prime, Alexandre Lunel, Joseph Aulnette (la cruche à la main droite), René Aulnette (la bouteille vide à la main gauche), Marcel Justal (tenant la bouteille de vin), Pierre Justal, Alexandre Drouin, Jean-Claude Leclère, Michel Drouin, Jean-Marie Leclère.

Battages 1958 : Bernard Aulnette, Claude Leclère, Marcel Monnier, Jules Prime, Alexandre Lunel, Joseph Aulnette (la cruche à la main droite), René Aulnette (la bouteille vide à la main gauche), Marcel Justal (tenant la bouteille de vin), Pierre Justal, Alexandre Drouin, Jean-Claude Leclère, Michel Drouin, Jean-Marie Leclère.

En 1965, Théo abandonne la moissonneuse-lieuse(21) "McCormick". Il s’associe avec quatre agriculteurs de la commune : Henri Fontaine, Roger Guiheux, Robert Lunel et Francis Morel. Ensemble, ils font l’acquisition d’une moissonneuse-batteuse "Braud". Théo n’a plus besoin d’utiliser sa faux autour des champs d’orge, d’avoine ou de blé pour permettre le premier passage des chevaux et de la machine … Nous ne verrons plus les tas de gerbes ni la batteuse "Merlin" de Tonton Théophile Marsolier, pas plus que la "Braud" de Jean-Marie Leclère dans l’aire… Finis les battages à l’ancienne !

Fin septembre 1970, Théo est éligible à l’indemnité viagère de départ (IVD). Il peut prétendre à une retraite anticipée. L’âge légal est toujours à 65 ans mais il opte pour le dispositif auquel il a droit et, à 60 ans, il peut cesser son activité. Théo a passé presque six années à la guerre… il mérite bien ça !

 (21) « Pendant la moisson, chaque fin d’après-midi, la collation était apportée dans le champ où nous étions. Un jour, dans le champ Gigon, ta mère avait tout étalé sur des torchons à même le sol et, pour la faire marcher, je lui avais dit qu’il n’y aurait pas assez de pain. Elle m’avait répondu : < Mon Dieu, ce n’est pas possible, tu me fais peur… > » (Camille Aulnette).

28 septembre 1970 : Théo reçoit la médaille d’honneur départementale et communale.

28 septembre 1970 : Théo reçoit la médaille d’honneur départementale et communale.

Théo avec son chien en 1969.
Théo avec son chien en 1969.

Théo avec son chien en 1969.

Théo le 13 mai 1972.

Théo le 13 mai 1972.

Théo le 21 août 1976.

Théo le 21 août 1976.

V – IL AURA FALLU 10 ANS…

Lorsque Théo et Maman prennent leur retraite en 1970, j’ai vingt et un ans. Je propose de les emmener en voiture partout où Théo a vécu pendant la Seconde Guerre mondiale : l’Orne, l’Aisne, la Somme, le Pas-de-Calais, le Nord et la Belgique (où il a séjourné pendant la drôle de guerre), en Allemagne (où il fut en captivité pendant cinq ans). Sans avoir besoin d’un délai de réflexion, Théo (âgé de seulement soixante ans) me dit : « Non merci, je suis trop vieux. » N’ayant pas d’argument pour insister davantage, je m’incline : que ta volonté soit faite.

Le jeudi 1er novembre 1979, après les vêpres de la Toussaint, nous passons la soirée chez les parents. Théo évoque ses années de guerre. Il cite le nom de quelques camarades dont il est resté sans nouvelles. Je dis : Papa, tu devrais leur écrire. Il me répond : « Ce n’est pas la peine, ils sont peut-être morts. » J’insiste : Tu ne le sauras que si tu demandes de leurs nouvelles. N’arrivant pas à le convaincre, je lui suggère de me transmettre leurs coordonnées pour que je tente de retrouver ces septuagénaires qu’il considère toujours comme ses frères. Il me donne quatre adresses, gravées dans sa mémoire depuis presque 40 ans. En rentrant à mon domicile, aux environs de 22h00, j’écris aux quatre compagnons de guerre de Théo, convaincu que des réponses me parviendront.

J’ai pensé juste car quelques jours plus tard je reçois un courrier de la femme de Joseph Aupied. Malheureusement, elle m’annonce que son mari, ancien grainetier à Pré-en-Pail (dans la Mayenne), est décédé.

La semaine suivante, c’est Alphonse Venisse en personne qui répond. Dans sa lettre il invite Théo et Maman, chez lui à Folligny (dans la Manche), pour un déjeuner de retrouvailles. Je me souviens des moments vécus ce dimanche 15 décembre 1979 où j’ai conduit Théo et Maman chez Alphonse et Germaine (sa femme). Théo et Alphonse ne se sont pas revus depuis trente-huit ans alors que seulement 135 kilomètres les séparent. Ce jour de tempête, malgré le vent qui soulève leurs casquettes, ils se retrouvent et s’embrassent, la larme à l’œil. Le 12 juillet 1980, Alphonse et Germaine viennent, à leur tour, rendre visite à Théo et Maman. Ils se font amener par des petits-cousins, Albert et Marie-José Vastel.

Une troisième réponse arrive de chez Achille Heddebaux habitant Nielles-lès-Calais, commune qui, comme son nom l’indique, est située dans le Pas-de-Calais. Comme Théo, Achille était marié et il avait deux enfants lorsqu’il fut mobilisé. Il ne savait ni lire ni écrire. Au kommando, c’est Théo qui rédigeait les lettres qu’il envoyait à sa femme Marthe et qui lui lisait celles que Marthe lui adressait. Il va sans dire combien Théo était précieux pour Achille. Je vous laisse imaginer quelle a été leur joie lorsqu’ils se sont retrouvés.

Je ne me souviens plus à qui j’ai adressé le quatrième courrier ce 1er novembre 1979, mais ce que je sais, c’est que pour ce dernier je n’ai jamais eu de réponse.

Avoir retrouvé Alphonse dans la Manche et Achille, dans le Pas-de-Calais, déclenche un tel enthousiasme chez Théo que je me permets de revenir sur ma proposition datant d’il y a dix ans : Papa, maintenant que tu as renoué avec deux de tes anciens camarades de captivité, pourquoi ne retournerais-tu pas sur les lieux où tu as séjourné au cours de tes cinq années passées en Allemagne ? Et Théo de me répondre : « Pourquoi pas. » Et moi de poursuivre : Si j’organisais un voyage en famille, en autocar que je conduirais moi-même. Théo : « Si tu veux. » Sa réponse m’a profondément surpris, d’autant qu’il m’avait répondu négativement il y a dix ans, arguant qu’il était trop vieux.

Pourquoi avoir changé d’avis… ? Il a fallu qu’il décède pour que je mette en lumière les motifs qui me paraissent les plus probables. En 1970, retourner sur les lieux du stalag aurait été un affront à l’égard de ses copains, eux qu’il côtoyait au quotidien et qui, comme lui, avaient donné des années de leur vie pour combattre le régime nazi. En 1980, les relations entre l’Allemagne et la France avaient considérablement évolué et, le fait d’avoir retrouvé Alphonse et Achille a vraisemblablement favorisé ce retour sur les traces de ce qu’il a vécu pendant la guerre…

Et c’est ainsi qu’il a été possible d’organiser un voyage en Allemagne, voyage auquel ont été conviés les membres de la famille. Nous étions vingt et un à participer. Notre ambition : reconstituer l’itinéraire emprunté par Théo, presque quarante et un ans après sa mobilisation, quarante ans après le début de sa captivité, trente-cinq ans après sa libération. Pour chacun de nous, les souvenirs sont encore bien présents…

VI – 40 ANS APRES : RETOUR SUR LE PASSE AVEC SA FAMILLE

Samedi 2 Août 1980

Il est 4h00 du matin, les participants arrivent à La Bosse pour le départ. Nous chargeons les derniers bagages dont un vélo et un seau hygiénique qui feront le circuit sans jamais être utilisés. Hier soir, Michel et Eric ont mis deux matelas en mousse sur la galerie en pensant aux moins jeunes. 4h20 : Bernard et Danielle manquent à l’appel. Le départ a lieu dans quarante minutes : nous essayons de leur téléphoner. Ça ne répond pas… peut-être sont-ils sur la route ? En effet, quelques minutes plus tard ils sont parmi nous.

Les vingt et un participants au voyage prennent place dans l’autocar, munis de leur carte d’identité. À 5h00 précises, nous prenons la route. Laurence et Christophe, venus amener leurs parents Francis et Yvette et leur frère Stéphane, expriment un dernier au revoir. De la fenêtre de sa chambre, Georgette qui a interrompu son sommeil pour assister à notre départ, lève le bras.

A bientôt La Bosse !...

Théo et Anna en août 1980.
Théo et Anna en août 1980.

Théo et Anna en août 1980.

Vers 8h00, l’autocar pénètre dans la ville d’Argentan, là où Théo a été mobilisé le 5 septembre 1939, ainsi que Tonton Jean(22) (son frère) trois jours plus tard. Maman se souvient que la veille de son départ, Tonton Jean était allé, avec un cheval et la carriole, chercher de la farine chez Théophile Prunault au moulin de la Pile. Il était accompagné de ses deux filles, Marie et Germaine. Son fils, Camille, âgé d’un mois, était resté avec sa mère à la maison. En rentrant du moulin, Tonton Jean passa par La Touche pour dire au revoir à ses parents. Son père, il ne l’a jamais revu car il décéda en mars 1942.

« Voici la gendarmerie où Tonton Arsène était en service il y a quelques années, » dit Françoise ! Un peu plus loin, nous passons devant la caserne Molitor où Théo resta les dix jours suivant sa mobilisation. Tonton Jean, bien que mobilisé lui aussi à la caserne Molitor, fut, faute de place, transféré à Urou.

Une petite halte à Bourg-Saint-Léonard. Théo sort une pierre à aiguiser de son sac pour redonner du tranchant à la lame de son couteau. Une photo s’impose !

Après avoir traversé une forêt, nous stationnons au Haras national du Pin et observons les cavaliers et les chevaux à l’entraînement dans la cour du château.

A 10h00, c’est l’arrivée chez Verdier au Plessis-sur-Vert à Vert-en-Drouais, là où Jean-Paul Georget (mon beau-frère), travaille pour la saison. C’est lui qui nous accueille et qui nous guide vers les étangs qui serviront de cadre à notre premier pique-nique. Les propriétaires des lieux, Gérard, Claudine et leur fille Géraldine, viennent bavarder avec nous et offrent le café.

Nous reprenons la route en laissant la forêt de Rambouillet sur notre droite et passons tout près de l’endroit où Robert Boulin, alors ministre du travail, a trouvé la mort dans des conditions mystérieuses en octobre dernier.

Neauple-le-Château, une commune qui elle aussi a fait la une de l’actualité ces derniers temps pour avoir accueilli l’Ayatollah Khomeiny lorsqu’il a été expulsé d’Iran.

Un coup d’œil sur l’entrée du château de Versailles et bientôt nous entrons dans Paris. Après avoir rencontré quelques difficultés pour atteindre la place de la Porte Saint-Cloud, nous empruntons la voie Georges Pompidou et passons sous les ponts Garigliano et Mirabeau. La Maison de la Radio est à notre gauche. Nous empruntons l’avenue du Président Kennedy, franchissons le Pont d’Iéna et à 13h30 l’autocar stationne près de la Tour Eiffel. Camille (fils de Tonton Jean) nous accompagnera dans notre visite de Paris cet après-midi et nous avons rendez-vous avec lui près du pilier Ouest, à l’endroit même où se trouve la statue de Gustave Eiffel.

Nous traversons le Champ de Mars, c’est ici-même que Maman étrenne son chapeau… Madeleine a du mal à supporter la chaleur.

14h45 : nous nous dirigeons vers le Trocadéro et arrivons place Charles-de-Gaulle. Nous contournons l’Arc de Triomphe et descendons lentement l’avenue des Champs-Elysées très calme en ce samedi après- midi. Place de la Concorde : petite pause devant l’obélisque de Louqsor. Haut de 23 mètres 80, érigé en 1836, il aurait, selon Camille, été apporté en un seul bloc... Son poids est de deux-cent-cinquante tonnes. Nous longeons les jardins des Tuileries et du Carrousel, puis le Palais du Louvre.

Nous stationnons sur l’île de la Cité et allons visiter la cathédrale Notre-Dame. Ensuite, nous passons devant l’Hôtel de ville et je rappelle au micro que Jacques Chirac est maire(23) de Paris depuis 1977. Nous poursuivons vers la colonne de Juillet, place de la Bastille puis nous circulons sur le Faubourg Saint Antoine pour arriver Place de la Nation, avenue du Trône et Cours de Vincennes. Nous empruntons la rue des Pyrénées pour nous rendre au Bar Tabac PMU de Bernard et Henriette. Hélas, le samedi est leur jour de fermeture, nous trouvons porte close. Camille nous quitte ici. En guise d’au revoir, il nous offre une consommation dans un autre café à quelques mètres de là. Madeleine, loin d’être au mieux de sa forme, s’assoit sur un banc près du car. Mal au crâne. Sa mère et sa fille Isabelle l’assistent. Nous lui apportons un verre d’eau qu’elle ne boit pas mais qu’elle utilise pour s’asperger le visage. Je vais avec Blandine lui chercher des remèdes dans une pharmacie…

Quittant la rue des Pyrénées, nous empruntons la rue de Belleville, dans laquelle il est difficile de se frayer un passage. Nous parvenons tout de même à atteindre la Porte des Lilas puis le périphérique qui va nous emmener à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Arrivés à l’aérogare numéro 2, je m’engage dans une voie aboutissant aux pistes de décollage, interdite aux touristes. Là, j’annonce que je me suis trompé à un agent fort sympathique qui m’indique l’itinéraire à suivre pour remonter à la surface. Nous bénéficions ainsi d’un coup d’œil gratuit sur la piste d’envol.

Un peu plus tard, nous nous arrêtons à Nanteuil-le-Haudouin. Denise et Isabelle se dirigent vers une boulangerie pendant que les assoiffés partent à la recherche d’un bistrot. Madeleine, quant à elle, va s’asseoir sur une pelouse où elle se contente d’un bol d’air…

Il est 19h45, un hameau apparaît sur notre droite. Si je ne me trompe, c’est là que nous camperons ce soir. Effectivement, un peu plus loin une pancarte indique Chaudun 1 km. Une petite route nous y conduit.

A notre arrivée, un jeune homme vient vers nous à mobylette. C’est Thierry, dix-neuf ans, le fils du maire qui nous accueille. « Vous me suivez, je vous conduis à l’endroit qui vous est réservé, » dit-il. Bernard Aubert (son père) vient à notre rencontre. Il propose de nous installer sur une pelouse entourée d’arbustes. Nous sortons les bagages des coffres. Chacun cherche ses propres affaires et il faut dire que c’est un peu la pagaille. Très vite, les tentes sont montées et aussitôt nous soupons. Ensuite Thierry nous fait visiter un arsenal qu’il a lui-même créé. Des munitions des deux dernières guerres et des armes de tous genres y sont exposées. Il nous montre un casque et dit : « Regardez, il est criblé de balles … » et : « Regardez celui-là, le crâne était encore à l’intérieur lorsque je l’ai trouvé. » En disant ces mots, il ouvre un tiroir et sort le crâne en question, le pouce et l’index dans les orbites. Plusieurs autres se trouvent ainsi dans sa collection. Il dit passer, avec ses copains, une grande partie de ses week-ends et de ses vacances à déterrer des morts, qu’il repère à l’aide d’un détecteur, afin de récupérer les armes, munitions et médailles qu’ils portaient sur eux. Pour conclure, il nous informe que nous allons dormir dans un endroit où ont été enfouis des camions de munitions. Avec tout ça, si nous n’avons pas de cauchemars…

Nous campons à quatre kilomètres de Vierzy où, le 16 juin 1972, un pont de chemin de fer s’était écroulé faisant 108 morts.

(22) Ceux qui avaient plus de trois enfants étaient exemptés. Tonton Jean en avait eu quatre mais le premier étant mort-né, il a dû partir. On appelle çà la double peine...

(23) pendant plus d'un siècle, de 1871 à 1977, la ville de Paris a été administrée par l'État.

Dimanche 3 Août

Il est 5h30. Un jeune motard ne trouve rien d’autre à faire que de passer et repasser près du lieu où nous campons. Il réussit rapidement à nous réveiller. Deux autres jeunes font la causette à quelques mètres de nous. Tout à coup, le maire du village, de sa fenêtre sans doute, élève la voix. Immédiatement, les vagabonds disparaissent, mais pour la plupart d’entre nous, la nuit est terminée.

Pause pipi, dans la cour d’une école. Pendant que le café chauffe, Stéphane colle des bandes adhésives sur les strapontins pour atténuer le bruit généré par les vibrations. Petit-déjeuner. Monsieur Aubert apporte un pain de glace et prend un café avec nous. Il lève les yeux et dit : « Regardez dans l’arbre, un écureuil ! »

Nous plions bagages. Théo se rase à l’ancienne, comme il a l’habitude de le faire. Michel balaye l’autocar. Eric et Odile remontent les matelas sur la galerie. Ici, c’est la petite usine ambulante. Le travail achevé, nous faisons un petit tour à pied et buvons un verre d’eau à un robinet situé au fond du jardin. Dix mètres plus loin, nous remarquons un monument dressé à la mémoire du fils de Jean Jaurès, mort sur ce plateau le 3 juin 1918.

Nous quittons le village et parcourons cinq kilomètres avant d’arriver à Soissons où nous visitons une abbaye en ruine datant du 13ème siècle. C’est Saint Jean-des-Vignes. À 10h00, messe célébrée dans la cathédrale. La dernière guerre a laissé des traces. Nous découvrons des centaines d’empreintes de balles sur les murs et le dallage.

11h25 : nous prenons la direction de Laon. Si nous sommes dans une région où l’on cultive le haricot, nous sommes aussi sur le Chemin des Dames, un lieu particulièrement chargé d’histoire. C’est là qu’eurent lieu les batailles livrées par Jules César en 57 avant Jésus-Christ, puis par Napoléon en mars 1814 et plus récemment les combats de septembre 1914, d’octobre 1917, de septembre et octobre 1918. Recueillement dans un cimetière et visite d’un endroit où un char est exposé. C’est sur ce site où nous déjeunons que se sont déroulés des combats atroces. Tonton Jean s’entaille la paume de la main. Le pansement est fait sur place. Le Chemin des Dames traverse une région très vallonnée, sans doute la raison pour laquelle ce lieu a si souvent été choisi comme champ de bataille. Nous traversons Laon puis nous allons à la Ferté-Chevresis. Visite de l’église, remarquablement fleurie. Théo ne reconnaît pas le bourg où se trouvait son campement du 13 octobre au 10 novembre 1939. Il est vrai qu’au cours de cette période il bénéficia d’une première permission de dix jours.

Nous sommes maintenant à Barenton-sur-Serre. C’est ici que deux semaines après avoir été mobilisés, Théo et son frère Jean se sont retrouvés. Tonton Jean raconte : « Lorsque je l’ai rencontré, il était le seul à être encore habillé en civil et il avait sa casquette… » Théo quitta Barenton-sur-Serre le 25 septembre 1939 et Tonton Jean, dans les jours qui suivirent. Partis chacun de leur côté, ils ne se sont revus que lorsque la guerre a été terminée. Aujourd’hui, quarante et un ans après, ils reviennent tous les deux dans ce petit hameau tranquille de l’Aisne. Nous faisons le tour du village mais Théo et Tonton Jean ne reconnaissent rien de cette époque. Nous décidons d’aller prendre un verre au seul café-bar existant. Une personne debout à la porte du bistrot dit : « On ferme ! » Tant pis, nous avons ce qu’il nous faut dans notre buvette mobile.

En famille, à Barenton-sur-Serre.

En famille, à Barenton-sur-Serre.

À 15h45, le hasard nous amène à discuter avec Adrienne Pillois, une dame de soixante-quinze ans. Lorsque nous lui annonçons d’où nous venons, elle s’exclame : « Vous venez d’Ille-et-Vilaine ! J’ai quitté Barenton en juin 1940 pour aller me réfugier dans votre département. »

Bernard, Adrienne et une voisine.

Bernard, Adrienne et une voisine.

Elle parle d’abord de Piré-sur-Seiche, puis elle dit avoir été accueillie à Nouvoitou où elle resta seulement quelques jours, avant de trouver un hébergement définitif à Veneffle, tout près de Châteaugiron. De la longue conversation que nous venons d’avoir avec Adrienne, nous retiendrons la phrase où elle dit avoir abandonné sa ferme avec sa fille Germaine(24) âgée de douze ans et demi, sa sœur Henriette et son commis Jules. Tous les quatre, sont partis avec les cinq chevaux attelés sur le tombereau et la grande charrette, pour aller se réfugier à 490 kilomètres de chez eux. Son mari, Germain, mobilisé lui aussi à la déclaration de la guerre, fut rapatrié début novembre 1940. Aussitôt il est venu chercher sa femme, sa fille, sa belle-sœur et le commis à Veneffles. Le 11 novembre, avec les cinq chevaux et les attelages, ils ont pris le train à la gare de La Guerche-de-Bretagne et ils sont allés à Tergnier, dans l’Aisne. De là, c’est par la route, avec les chevaux attelés sur le tombereau et la charrette qu’ils ont fait les quarante kilomètres les séparant de Barenton-sur-Serre.

 

Nous quittons Adrienne en la remerciant pour son émouvant témoignage.

Départ pour Cuirieux où Théo a séjourné du 25 septembre au 13 octobre 1940. Ici, tout de suite, il reconnaît les lieux. Nous nous arrêtons devant la ferme où il était. À l’intérieur de la maison, un homme pousse les rideaux d’une fenêtre. Il comprend que nous cherchons quelque chose et trente secondes plus tard il arrive à nous, loin de penser quelle était la raison qui nous amenait ici. Nous lui expliquons sommairement et il nous propose d’entrer dans une vaste cour où Théo reconnaît l’ensemble des bâtiments. Il y a quarante ans, l’exploitation s’étendait sur environ cinq-cents hectares et il y avait vingt-deux chevaux de trait. Elle a été divisée depuis et aujourd’hui Fernand Lahaye, l’agriculteur chez qui nous sommes, en exploite deux-cent-trente-huit. « Cette année, j’ai cent-quinze hectares de blé et cinquante de betteraves sucrières. À quinze kilomètres d’ici, je ne cultive plus de céréales, les terres sont en herbage, » dit-il. Il nous fait voir les champs, derrière le pâté de maisons, puis les silos à blé dont l’un se trouve dans le local où Théo dormait. « Le patron de l’époque employait une Polonaise et il y avait aussi un Russe qui travaillait à la forge, » dit Théo.

Aujourd’hui, la forge est toujours là. Bien sûr, la Polonaise et le Russe n’y sont plus... La ferme occupe actuellement quatre salariés à temps plein. Cuirieux comptait quatre-cent-cinquante habitants en 1940 et il en reste seulement cent-vingt-cinq aujourd’hui. Fernand et Amélie Lahaye nous proposent un hébergement pour la nuit à venir. C’est gentil, mais nous devons poursuivre notre route. Merci et au revoir…

Théo debout entre Fernand et Amélie.

Théo debout entre Fernand et Amélie.

Nous passons Tavaux, village qui d’après Fernand Lahaye, fut un petit Oradour-sur-Glane en 1944. Cette fois c’est à Séchelles que nous faisons étape. Il est 17h00 à peine. Nous stationnons sur la place de l’église où rien n’a changé selon les dires de Théo qui a séjourné ici du 10 novembre 1939 au 15 mai 1940. Il est parti la veille de la bataille de Montcornet, tout près d’ici.

Les quelques habitants présents dans ce village sont surpris de nous voir. Nous nous adressons à un groupe de personnes attablées à la porte d’une maison. Elles se font un plaisir de répondre à nos questions et nous invitent à prendre un coup de cidre. On se croirait à la terrasse d’un café. Le verre à la main, ça discute plutôt fort. Une mamie raconte que des soldats séjournant à Séchelles, dont un certain Augustin Tessier, allaient quotidiennement chercher du cidre chez son père qui était maréchal-ferrant.

Théo précise qu’il logeait dans une ferme exploitée par une dame dont la fille se prénommait Mireille. Un de nos interlocuteurs voit de qui il s’agit. Actuellement, c’est Mireille qui est dans la ferme. Ses parents se sont retirés dans une maison à la sortie du village.

Quittant ces gens plutôt sympathiques, nous allons chez Mireille où nous trouvons porte close. Nous sommes seulement accueillis par des aboiements de chiens. « Les bâtiments ont été modifiés, » dit Théo en ajoutant : « Je suis resté encore quinze jours en civil ici avant qu’on ne me donne ma première tenue militaire. » C’est ici qu’il obtient sa 2ème permission en février 1940, qui sera d’ailleurs la dernière. Il était ici le jour de son 30ème anniversaire, bien loin de penser qu’il serait encore à la guerre pour son 35ème.

A la sortie du village, une dame est adossée à la clôture de sa propriété. Nous lui demandons: « Vous ne seriez pas la mère d’une certaine Mireille ? » « Si » répond-elle surprise. Très vite, nous la mettons à l’aise. Théo lui relate ses souvenirs de l’époque. Elle ne le reconnaît pas. Faut dire qu’ils étaient nombreux et que ça fait quarante ans. La septuagénaire raconte que la nuit, des lumières restaient allumées un peu partout dans la ferme et qu’elle devait souvent intervenir en demandant : « Qui paiera la note ? » Son mari nous dit qu’à cette époque, il était lui aussi mobilisé.

Nous rejoignons Montcornet après avoir fait un petit crochet pour voir un char devenu monument souvenir de la bataille qui eut lieu dans cette commune les 16 et 17 mai 1940. Il a été inauguré le 18 mai de cette année 1980, par l’Amiral Philippe de Gaulle, à l’occasion du 40ème anniversaire. Nous arrivons à la Chaussée-de-Hary où Tonton Jean séjourna en 1940 durant plusieurs mois chez un marchand de chevaux. Nous sommes devant une maison de caractère sans beaucoup de vie. Sur une enseigne accrochée à l’entrée, nous pouvons lire : « Fermez la porte à cause des chiens ». Ces chiens doivent bien avoir des maîtres ? Cette maison semble si triste qu’avant de nous y aventurer, nous allons voir les voisins. Tonton Jean retrouve la petite bâtisse dans laquelle il dormait. « C’est bizarre, » dit-il, « cette maison me paraissait beaucoup plus vieille à l’époque. » Les gens avec qui nous bavardons nous informent que le marchand de chevaux est paralysé et que son épouse est une grande malade. « Vous allez être reçus par un noir qui s’occupe d’eux. » Tonton Jean et moi-même, allons au fond de la cour et derrière la maison, nous trouvons une Peugeot 304 au volant de laquelle une dame a pris place. Son mari est assis à côté d’elle. Ils ne s’apprêtent pas à partir mais ils sont là tout simplement pour se reposer dans une atmosphère différente de celle qui règne dans leur demeure. Tonton Jean reconnaît très bien ces gens chez qui il a travaillé. Il se présente. La dame s’associe à la conversation. Son mari qui voudrait, mais qui ne peut pas s’exprimer, pleure. Tonton Jean évoque le souvenir d’un cheval tué lors d’un bombardement. La dame a toujours, elle aussi, la scène en mémoire. Tonton Jean demande si le blockhaus, à la construction duquel il avait participé, existe toujours. « Rien n’a changé, » répond la dame et elle ajoute : « Vous pouvez aller voir. » Ce blockhaus avait été bâti sous un hangar servant à le dissimuler. L’ancienne patronne précise que la foudre est tombée tout près de sa maison, il y a seulement quelques jours et qu’en plus de ses ennuis quotidiens, elle est privée d’électricité. Selon elle, nous n’allons pas pouvoir entrer à l’intérieur du blockhaus. Nous essayons quand même d’y pénétrer munis d’une lampe de poche mais sans succès car le sol est recouvert d’eau. Stéphane donne un coup de main à la dame pour fermer le portail.

Nous suivons notre itinéraire en direction La Vallée-au-Blé, un village qui, il y a quarante ans, était appelé La Vallée-aux-Bleds. Tonton Jean en a gardé le souvenir d’une fusillade qui n’aurait pas dû avoir lieu. Il est debout près de moi à l’avant du car et il raconte : « Ce jour-là, nous étions en manœuvre près d’un doué (une mare) situé à moins de 200 mètres d’un petit bois, en bordure d’une route, sur la gauche. Il n’existe peut-être plus. » Nous arrivons à l’endroit recherché et, toujours debout près du tableau de bord, il l’aperçoit : « Il est encore là ! » 19h15 : nous descendons du car et Tonton Jean raconte la scène qu’il a vécue ici-même : « Ce doué venait d’être curé, le tas de vase était resté autour. Nous étions dans cette prairie lorsqu’un des nôtres tira en l’air sans savoir pourquoi. Des Allemands camouflés dans le bois, près de nous, ont mitraillé sans aucune riposte de notre part. J’étais caché derrière le tas de vase et un copain me dit : < Ne reste pas là, tu vas te faire tuer ! > Il est parti en courant et n’a fait que quelques mètres avant d’être abattu. Il y eut beaucoup de morts : peut-être cinquante, peut-être plus, je ne saurais pas dire exactement. Quelques minutes plus tard, au moment où nous sommes remontés dans les camions, un des nôtres tombait encore sous mes yeux. »

40 ans après, Jean raconte en regardant le doué…

40 ans après, Jean raconte en regardant le doué…

Nous quittons ce lieu, choqués par ce que nous venons d’entendre.

Maintenant, il est temps de chercher un endroit afin de poser nos tentes pour la nuit. À l’entrée du bourg de la Vallée-au-Blé, des gens annoncent qu’ici nous n’allons rien trouver. Ils précisent que le maire est malade et que le Conseil municipal est en désaccord.

Nous repartons et roulons vingt minutes avant de nous arrêter dans un petit bourg où quelqu’un nous propose de camper dans un terrain vague, servant de dépôt aux Ponts et Chaussées. Aucun de nous n’est intéressé. Nous abandonnons ce village appelé « La Bouteille » pour nous rendre au suivant baptisé « Le Chaudron ». Nous stationnons près d’un café où un homme d’une quarantaine d’années propose de nous aider : « J’ai ce qu’il vous faut, » dit-il. « Vous faites demi-tour puis vous tournez tout de suite à droite. Vous faites 400 mètres puis vous allez arriver sur un pont de chemin de fer. Vous le traversez et vous êtes chez vous. Ne vous inquiétez pas, le propriétaire est un copain. Une seule recommandation, ne bouffez pas toutes les cerises … » Ça semble très clair, mais je m’aperçois que le camping sauvage n’intéresse personne. Tu ferais mieux d’aller demander à l’école... Derrière il y aurait peut-être de la place pour installer les tentes et puis nous aurions des WC… Entendu, je vais voir. J’appuie sur la sonnette, un homme ouvre et à ma question il répond : « Je n’ai rien à proposer. » Il ajoute : « Je suppose que vous ne voulez pas monter vos toiles sur du macadam. » Et pour conclure il dit : « Allez donc voir au café à côté, peut-être saura-t-on vous renseigner. » D’accord, je m’y rends. La conversation que je viens d’avoir n’est pas complètement anodine, car le fait que nous ne pouvons être reçus dans l’école, chacun se résigne à accepter le camping sauvage.

Nous nous engageons dans un chemin bordé de haies d’épines et, très vite, nous sommes à l’entrée du terrain proposé. Il est cahoteux et l’herbe est haute. Quant aux cerises… encore faudrait-il qu’il y ait des cerisiers. Juste avant le pont, il y a une prairie bien tondue. « Si on s’installait là, » disent les uns. « Faudrait peut-être une autorisation » préconisent les autres. Robert et moi, partons en courant, dans une ferme située à proximité. Nous sommes chez le propriétaire et il accepte que nous montions notre campement : « On voit des gens de toutes sortes mais vous, les Bretons, on vous fait confiance. » Nous sommes à peine installés que la personne qui nous a renseignés près du café tout à l’heure vient nous rendre visite. Ce rigolo a l’air d’en avoir un petit coup. Il se dit artisan maçon. Théo et Tonton Jean, exempts de corvées, lui tiennent le crachoir. Le type propose de les conduire chez lui pour leur offrir une petite prune et il promet de les ramener ensuite sans préciser à quelle heure. Heureusement, les deux invités refusent.

Nous soupons sans plus attendre et direction le lit. Demain, nous devrons nous lever tôt afin de rattraper le retard que nous avons sur notre programme. Sitôt l’extinction des feux, c’est le calme complet.

(24) Le 20 juin 2015, j’ai contacté Germaine Pillois (née en 1927), devenue Germaine Verkest. Elle a gardé beaucoup de souvenirs de cette époque. Revenue à Veneffles aux environs de 2010, elle a été reçue par Prosper Piron (fils de Prosper Piron chez qui elle fut hébergée avec sa mère en 1940). Elle n’a pas manqué de lui dire qu’elle lui a souvent donné le biberon lorsqu’il avait entre six mois et un an.

Lundi 4 Août

Il est à peine 6h00 et toute la famille est debout. Chacun fait sa toilette avec les moyens du bord. Tonton Jean demande à sa petite fille Odile : « Je n’ai pas la barbe trop longue ? » Elle répond : « Ça peut encore aller… » La corvée est alors reportée au lendemain.

Rémy se rase avec un coupe-chou sous le regard attentif de Jean et Francis.

Rémy se rase avec un coupe-chou sous le regard attentif de Jean et Francis.

Nous prenons le petit-déjeuner, plions les bagages tout en faisant un peu de rangement. Laissant à Rémy le temps de se raser correctement, nous reprenons la route à 7h45. C’est une affaire qui tourne. En passant près de la ferme, nous remplissons notre réserve d’eau pour la journée et partons en direction d’Hirson. Tonton Jean se souvient que cette ville était jolie en 1940. Elle l’est toujours en 1980. Nous contournons une place où des marchands ambulants s’installent. Après avoir traversé la forêt d’Hirson, nous arrivons à la frontière belge, à Macquenoise exactement. Juste le temps de présenter les papiers et de régler les frais de douane et c’est reparti. Chimay, Couvin et nous sommes sur une route à quatre voies qui mène à Mariembourg. Petite halte de quelques instants dans cette ville, près d’une briqueterie que Théo reconnaît pour y avoir dormi la nuit du 30 au 31 mai 1940. Nous passons à Fagnolle, Matagne-la-Grande, Matagne-la -Petite, Romerée, des villages où nous trouvons des tas de fumier quasiment à toutes les portes. Arrivés à Gimnée, nous taquinons un facteur : « Vous n’auriez pas du courrier pour nous ? » « Non, » répond ce dernier après quelques secondes d’hésitation... « Tant pis, au revoir ! »

Une cohorte de vingt-deux mille hommes…

Nous entrons dans Doische. Ici, Théo a passé la nuit du 31 mai au 1er juin 1940 dans une prairie que nous essayons de retrouver. « Nous étions vingt-deux mille à dormir dans le même lit et le matin, à notre réveil, nous étions recouverts d’un drap blanc, » dit-il. Il s’agissait d’une gelée blanche. Nous interrogeons une dame âgée qui se souvient très bien. Elle accepte de monter dans l’autocar et elle nous accompagne jusqu’à la prairie située au bord d’une petite route à la sortie du village. « Ici, » dit-elle, « c’était rempli de prisonniers. » Cette dame belge, passionnée par le parcours politique du Général de Gaulle, se fait une joie de renseigner les Français que nous sommes.

En arrivant à Givet, dans les Ardennes, je stationne en bordure de la Meuse. Yvette et Danielle font quelques courses. Nous adressons une carte postale à Achille et à Alphonse (les deux copains de guerre de Théo) pour confirmer notre venue chez le premier le samedi 9 et chez le second le lundi 11.

En arrivant à Beauraing, à 11h00, Théo rappelle qu’il a souffert de la faim en séjournant ici, du 1er au 4 juin 1940. Pour s’alimenter, il buvait de la tisane qu’il obtenait en faisant bouillir des feuilles de frêne.

Une halte à Gedinne, commune belge que Théo ne peut oublier. Nous stationnons devant la gare où il est arrivé le soir du 4 juin 1940, après avoir parcouru 355 km à pied en deux semaines et demi, dans des conditions déplorables.

Détenu dans une colonne de prisonniers étalée sur environ cinq kilomètres et strictement surveillée, il venait de traverser des dizaines de villages, sous le regard souvent terrifié des riverains. Nous, ses enfants, l’avons souvent entendu dire : « Ce que l’on m’a donné à manger, pendant ces dix-sept jours de marche, correspond à ce que nous prenons dans un repas normal. J’ai survécu parce que des villageois m’ont donné de la nourriture en cachette. Mais il m’est arrivé, alors que j’étais affamé, de refuser un bout de pain, un morceau de lard, une tranche de pâté, un carré de chocolat, une pierre de sucre… de peur d’être repéré par une sentinelle chargée de l’encadrement. » Un encadrement sans pitié : le détenu qui prenait, risquait sa vie au même titre que le charitable qui octroyait.

Une colonne de prisonniers français, en route pour l’Allemagne.

Une colonne de prisonniers français, en route pour l’Allemagne.

Les prisonniers marchaient sous la contrainte, sans savoir où ils allaient. Au bord de l’épuisement, certains étaient abattus sur place. D’autres acceptaient de monter dans des camions, croyant profiter d’une faveur de leurs gardiens. L’Histoire laisse penser qu’ils ont vraisemblablement été emmenés dans des camps de concentration.

Pendant sa marche forcée, Théo a eu, à plusieurs reprises, la possibilité de s’évader. Il n’a jamais pris le risque par peur de représailles. Il voulait avant tout protéger sa femme, sa fille et son fils, seuls à la ferme familiale de La Bosse-de-Bretagne.

C’est à la gare de Gedinne, où nous sommes, qu’il a pris le train le 5 juin 1940, à destination de Trèves. La marche infernale était accomplie mais les conditions de vie ne s’amélioraient pas pour autant.

J’imagine Théo, perdu au milieu de ces vingt-deux mille prisonniers, patientant sur le quai de cette minuscule gare. J’imagine aussi l’instant où il s’est retrouvé compressé debout dans un wagon à bestiaux bondé au maximum. Les compartiments n’étaient évidemment pas équipés de sanitaires. Le détenu désirant satisfaire ses besoins naturels devait utiliser une casserole qu’il faisait passer ensuite au fond du wagon. Elle était vidée par un hublot avant d’être donnée à un autre passager pour un même usage.

Affaibli, comme tous ceux qui étaient entassés avec lui, Théo voyagea sans boire ni manger durant trente-six heures, dans un wagon souvent immobilisé sous un soleil de plomb, en respirant continuellement des odeurs nauséabondes. Lorsque le convoi s’arrêta à Trèves, les portes s’ouvrirent et, c’est sous les hurlements des geôliers que les prisonniers furent emmenés dans un camp de transit, sur la butte du belvédère. C’est là que Théo apprenait le nom du stalag dans lequel il allait être interné.

Il est midi, nous découvrons Bouillon, une ville de toute beauté où coule la Semois, rivière au bord de laquelle nous déjeunons. Le château fort construit par Godefroy de Bouillon culmine en haut de la falaise.

13h10 : nous partons en direction d’Arlon et de la frontière luxembourgeoise. Deux heures de temps libre au centre-ville de Luxembourg : « Achetez du Ricard, ici ce n’est pas cher ! » s’exclame Bernard.

Arrivés à la frontière allemande, nous réglons une taxe proportionnelle au nombre de passagers, et une autre pour le carburant. Après les formalités de douane, c’est par une route bordée de terrains pentus et cultivés de vignes que nous accédons à Trèves, par où Théo a transité le 6 juin 1940.

À Ulmen, c’est à un septuagénaire, la canne à la main, que nous demandons où se trouve le camping que nous avons réservé pour la nuit à venir. Il propose de monter à bord de l’autocar puis il nous guide au lieu recherché. À 19h50, je m’adresse à la conciergerie avec le courrier de la mairie d’Ulmen attestant notre venue. Une dame nous emmène à l’emplacement qui nous est attribué près de l’entrée. Une demi-heure plus tard, les toiles sont installées. Nous essayons de téléphoner à nos enfants respectifs. Seuls, Bernard et Danielle y parviennent.

Nous posons nos tables à l’extérieur du camping sur un sol recouvert de pierres rouges provenant d’éruptions volcaniques. Nous mangeons d’un bon appétit quand, soudain, nous sommes envahis par des moustiques. Bernard s’emmitoufle dans son survêtement. Face à cette situation, nous sommes impuissants. Nous devons précipiter la fin du repas et aller au lit en utilisant un minimum de lumière.

Mardi 5 Août

Théo se lève et il n’a que sa casquette à prendre quand il sort de la tente. Hier soir, en se couchant, il s’est aperçu que son pyjama était resté dans le car. Ne voulant déranger personne, il a dormi tout habillé.

Tous ensemble et sans moustiques, nous prenons le petit-déjeuner. Dès l’ouverture de l’accueil, nous récupérons un pain de glace et réglons la note. À 8h50, nous levons le camp et poursuivons notre vie de bohème. Francis, Yvette et Stéphane ont une pensée pour Christophe qui, aujourd’hui même, entre sous les drapeaux.

Nous contournons Coblence, ville natale de Valéry Giscard d’Estaing, notre Président, puis quittons l’autoroute à hauteur de Montabaur. Après être passés à Langenhahn et Rennerod, nous effectuons une halte à Herborn. Madeleine et Monique vont faire les courses. Tonton Jean les accompagne en jouant le rôle d’interprète. Rémy profite de la pause pour acheter une casquette qu’il va emporter en souvenir. Robert et Françoise racontent ce qui vient de leur arriver. Alors qu’ils cherchaient des toilettes, une dame les renseigne puis elle leur donne cinq marks (douze francs) pour y accéder. Comme c’est gratuit, ils s’empressent de rendre la pièce à cette dame qui refuse catégoriquement.

Midi passé, nous déjeunons. Ensuite nous prenons la direction de Gladenbach, Marburg et bientôt nous sommes à Stadtallendorf. Théo est resté onze mois dans cette ville nommée Allendorf à l’époque. Il arrivait ici le 18 juin 1940, jour où le Général de Gaulle lançait son appel depuis Londres. Le 18 mai 1941, il quittait Allendorf. Il abandonnait aussi Alphonse Venisse, le copain normand avec lequel il cohabitait depuis sa mobilisation.

Je vais dans un débit de boisson avec Théo. Il explique qu’il a travaillé dans un kommando spécialisé en travaux routiers et participé à la construction de huit kilomètres de route en béton entre Allendorf et Kirchhain. On nous confirme que c’est bien sur cette route que nous venons de passer et qu’elle a été, comme nous l’avons constaté, recouverte de bitume et élargie.

Je me rends au commissariat de police. On me fait voir des fiches sur lesquelles figurent les départs et arrivées des prisonniers ayant transité ici, quelque soit leur nationalité. Un policier parlant français se donne la peine de chercher mais celle de Théo est introuvable. Tant pis, je rejoins mon groupe qui doit s’impatienter.

Nous allons tous au bistrot où nous étions tout à l’heure, mais cette fois c’est pour boire un coup. Théo dit : « Avec mon numéro de matricule, ils pourraient peut-être retrouver ma fiche. » Je retourne mais le numéro 14912 ne facilite rien car le classement est alphabétique. Je m’apprête à sortir une seconde fois du commissariat quand, soudain, une idée vient à l’esprit du brigadier : « Aulnette ! » s’exclame-t-il. Il me tape sur l’épaule et me demande de le suivre. Je regarde ma montre. On va encore s’impatienter… Tant pis, je suis ce brave agent de police. Il échange quelques paroles avec une secrétaire qui sort une lettre d’un tiroir. Je reconnais l’écriture et pour cause, c’est la mienne. Je précise que je suis l’auteur de ce courrier et que je suis surpris de le voir ici alors que je l’avais adressé à la mairie. L’agent me fait : « Youseph, c’est vous ? » Et oui, c’est moi. Je le remercie et je m’en vais, définitivement cette fois.

Nous ne verrons pas l’endroit où, en allant chercher sa soupe un soir de juillet 1940, Théo avait rencontré Zacharie Geffriaux, d’Ercé-en-Lamée. Ensuite, ils se croisaient tous les jours. C’est dans ce kommando que, fin octobre 1940, Zacharie allait apprendre qu’il était papa depuis le 15 octobre d’un garçon prénommé André. Théo lui annonçait la nouvelle après avoir eu l’information en lisant une lettre de Maman.

Théo se souvient de la cérémonie du dimanche de Pâques 1941, dans l’église d’Allendorf : « Sur les mille cinq cent prisonniers du kommando, nous étions cinq cent quinze, debout dans la nef, à assister à la messe, » dit-il.

Neustadt : ici, Théo a extrait du sable, dans une carrière, pour la construction de la fameuse route en béton.

Plus que quatorze kilomètres et nous sommes à Ziegenhain.

C’est ici que, le 7 juin 1940, le train rempli de prisonniers entassés dans des wagons à bestiaux s’est arrêté définitivement. Théo allait découvrir son lieu de détention. C’est sans ménagement que les sentinelles firent sortir les détenus des compartiments. Sur le quai de la gare, Théo comprit qu’il était à Ziegenhain. Les guetteurs rassemblaient les prisonniers en haussant le ton. Ils n’hésitaient pas à se servir de leur crosse pour faire avancer les retardataires. Après une marche d’environ quatre kilomètres en rangs serrés, Théo arrivait aux portes d’un camp immense, ceinturé de barbelés et entouré de miradors, le stalag IX-A, son lieu d’internement. C’est ici qu’on lui attribua le matricule 14912, lequel allait remplacer son nom. Il fut affecté au kommando 1786F.

Le Livre !
Théo, avec son nom, ses numéros de matricule et de kommando écrits par lui.

Théo, avec son nom, ses numéros de matricule et de kommando écrits par lui.

Aujourd’hui, quarante ans plus tard, nous essayons de retrouver l’endroit où était situé le camp. Nous nous adressons à une dame, trop jeune pour pouvoir nous renseigner. Un grand-père beaucoup moins embarrassé la relaie. Ce dernier, âgé de soixante-quatorze ans, un énorme cigare à la bouche, nous accompagne sur les lieux à Trutzhain où sont restés, nous dit-il, la plupart des baraquements de l’époque. Il dépose son chien chez lui et se met à notre disposition. Sur le site du stalag, Théo constate que le quartier a changé mais, en effet, il retrouve les baraquements qu’il a connus. C’est de ce stalag qu’il fut envoyé en kommandos, d’abord sur un chantier routier, ensuite dans une ferme et enfin en usine.

L’homme au cigare échange son adresse avec celle de Théo. Nous lui proposons un coup de bière. Il dit ne pas avoir soif mais prend quand même un verre.

Il est à peine 18h00, nous sortons de Trutzhain. Nous sommes à quarante kilomètres de Blankenheim, endroit clé de notre voyage. Nous avons rendez-vous à la ferme où a travaillé Théo pendant dix-huit mois. Il y entrait le 21 mai 1941(25) et en repartait le 1er décembre 1942. C’est dans cette ferme qu’il était le 3 mars 1942, jour du décès de son père. Il allait apprendre la triste nouvelle trois semaines plus tard, au kommando de Mecklar, en lisant une lettre de Maman.

Le jour où Théo est parti de la ferme pour aller travailler en usine, le patron lui avait dit : « Lorsque la guerre sera finie et que tu rentreras chez toi, j’espère que tu m’écriras. » Il avait répondu : « Vous ne réussirez pas à me lire. » Le patron poursuivait : « Je trouverais bien quelqu’un pour te traduire. » Malgré cette supplication, Théo a attendu le 21 novembre dernier (1979) pour écrire à ce « patron » dont il était sans nouvelles depuis trente-sept ans. Un mois plus tard, en recevant une réponse, Théo se demandait bien ce qu’il allait découvrir ... Une lettre rédigée en français par une dame allemande qui, à la fin de la guerre, s’est mariée avec René Cavalier, prisonnier français originaire de Wimereux dans le Pas-de-Calais, qui avait été interné au même stalag que Théo. Margareta Cavalier traduisait les propos de Georg Claus annonçant que son père, ancien patron de Théo, était décédé en 1971 et sa mère en 1967. Il écrivait aussi que son frère Karl était mort accidentellement en Prusse-Orientale, à l’âge de vingt ans, dans les derniers jours de la guerre.

Pendant la guerre, lors d’une permission militaire. Les parents : Anna-Katharina et Karl. Les enfants : Karl, Lieschen, Georg.

Pendant la guerre, lors d’une permission militaire. Les parents : Anna-Katharina et Karl. Les enfants : Karl, Lieschen, Georg.

Georg annonçait enfin qu’il avait pris la succession de ses parents à la ferme en 1950 et indiquait que sa sœur Lieschen, âgée de quatorze ans à l’arrivée de Théo à Blankenheim, se souvenait très bien de lui et que, mariée à un paysan, elle habitait à une vingtaine de kilomètres.

Dans cette première lettre, Georg invitait Théo et Maman à se rendre à Blankenheim alors que nous venions de lancer l’idée d’y aller en famille.

Nous ne sommes plus au stade de projet mais nous concrétisons en débarquant à vingt et un chez les Claus. Le rendez-vous était fixé à 19h00 et il est 18h55. Théo retrouve les bâtiments de la ferme tels qu’ils étaient lorsqu’il est parti.

Georg vient vers nous d’un pas énergique. C’est un homme de corpulence solide qui nous accueille. Il propose d’entrer l’autocar à l’intérieur de la cour. Deux femmes sont assises sur les marches, à l’entrée de la maison. Elles écossent des petits pois. Il s’agit d’Anna, la femme de Georg et de Heidrun, sa belle- fille. Nous échangeons une poignée de main avec des amis que nous ne connaissons pas et qui nous reçoivent chez eux.

 Georg, cinquante-neuf ans et son fils, trente ans (prénommé Karl, comme son grand-père et son oncle), nous montrent l’endroit où nous allons installer nos tentes. Pour fêter notre arrivée, ils nous reçoivent à la maison où bière, vin et jus de fruits sont servis à volonté. Dans le séjour, Théo reconnaît le piano : « Il a changé de place, » dit-il. Margareta, amie de la famille Claus et interprète, arrive avec la liste que nous lui avons adressée il y a un mois et sur laquelle figurent les prénoms et âges de chacun de nous, exceptés ceux d’Odile qui ne s’est portée candidate que récemment. Margareta annonce : « Demain, à midi, la presse sera présente. Votre venue est, pour nous tous et en particulier pour la famille Claus, un événement heureux qui mérite bien le déplacement d’un journaliste. »

Maman offre les présents destinés à la famille Claus et à Margareta. Nous trinquons tous ensemble et ensuite nous plantons les tentes et préparons le repas du soir.

Lieschen arrive avec son mari, Alfred. Lorsqu’elle fit la connaissance de Théo en 1941, elle était dans sa 14ème année. Maintenant, elle a cinquante-trois ans. Ravie de se retrouver face à celui qu’elle reconnaît facilement, elle s’exclame : « Théo ! » Ce dernier fredonne une chanson qu’il lui avait apprise. Elle se souvient très bien et chante avec lui. C’est avec émotion que nous les écoutons.

Brunhilde, vingt-cinq ans, fille de Georg et Anna, sœur de Karl, rentre du travail et se joint à nous. Les habitants du voisinage sont, eux aussi, de la fête. Deux dames, adolescentes pendant la guerre, ont un souvenir vague du prisonnier qui était employé à la ferme de Karl Claus.

Nous vivons une aventure peu commune et, bien que parlant une langue différente, nous éprouvons tous beaucoup de plaisir à être réunis. Nous offrons l’apéritif et trinquons plutôt deux fois qu’une. Après un bon moment de divertissement, les voisins s’en vont.

Pot d’accueil à la ferme de Blankenheim.

Pot d’accueil à la ferme de Blankenheim.

Théo, Maman et Margareta sont invités à dîner à la maison. Tonton Jean reste à notre table. Durant le repas, chacun exprime sa joie. Roland, second des trois fils de Margareta, vient nous rendre visite et il s’adresse à nous en français. C’est volontiers qu’il accepte un verre de vin rouge. Il le trouve si bon qu’il en demande un second. Nous discutons longuement avec lui. Il nous parle de la vie du secteur qu’il connaît parfaitement, étant lui-même domicilié à seulement quelques kilomètres de la ferme. Théo et Maman sont de retour parmi nous. Une chambre vient de leur être proposée, mais ils ont tellement apprécié le camping de ces dernières nuits qu’ils ne saisissent pas l’offre. Avec Margareta, Georg et Roland, nous poursuivons la causette à l’intérieur du car et c’est là que nous clôturons la journée. Quelques petites minutes d’attente à la porte des toilettes et au lit.

Théo, Jean, Joseph, Margareta, Roland, Georg.

Théo, Jean, Joseph, Margareta, Roland, Georg.

Nous sommes à peine couchés, que de sa tente, Eric imite le miaulement du chat. Certains insistent pour qu’il aille faire son numéro près du car transformé en dortoir pour huit d’entre nous. Quelques minutes et le miaulement s’entend à nouveau, puis ça dure… Eric retourne au lit, mais ce n’est pas le calme pour autant. Un train passe environ toutes les cinq minutes. Il faudra bien s’y faire.

Les trois chevaux de la ferme de Blankenheim. Karl Claus, le patron, est debout. Théo est à cheval.

Les trois chevaux de la ferme de Blankenheim. Karl Claus, le patron, est debout. Théo est à cheval.

(25) Ce jour-là, son patron lui dit : « Chez moi, tu seras considéré comme si tu étais de la famille. J’espère que mes deux fils, Georg et Karl, bénéficieront de la même faveur. » Ses fils étaient soldats de l’armée allemande en France pendant l’Occupation.

Mercredi 6 Août

Pas de tentes à démonter ce matin mais pas de grasse matinée pour autant. Seules Odile et Blandine dorment encore d’un profond sommeil. Pour la toilette, nous avons deux salles de bains à notre disposition.

Le miaulement d’hier soir est au menu du petit-déjeuner. Francis, qui n’était pas le seul à croire qu’il s’agissait d’un vrai chat, dit : « Il était temps qu’il arrête son cirque, car je m’apprêtais à me lever. » Quant aux fréquences de passage de train, Théo explique : « Nous sommes au croisement des lignes ferroviaires Berlin – Paris et Munich – Hambourg. Quand je travaillais dans cette ferme, le trafic était déjà important. »

Michel fait le ménage à l’intérieur du car, corvée qu’il a entrepris d’effectuer chaque matin. Eric, Stéphane, Odile et moi-même, lavons l’extérieur. Nous avons à notre disposition de l’eau, des éponges et une échelle. Karl, pourtant occupé aux travaux de la ferme, apporte un escabeau et nous donne un coup de main. Sa mère repère du linge qui vient d’être lavé à la main. Elle l’emporte dans la buanderie et le dépose dans l’essoreuse.

Georg invite Théo, Maman et Tonton Jean à prendre place dans sa voiture, puis ils partent tous les quatre visiter les champs dans lesquels Théo travaillait il y a bien longtemps. En rentrant, ils vont se recueillir au cimetière où reposent le père, la mère et le frère de Georg. Dès leur retour à la ferme, nous prenons place dans l’autocar avec notre guide Margareta. Georg, Lieschen et Alfred, se joignent à nous.

10h15 : Nous partons à Mecklar, voir une bâtisse ayant fait office de kommando pendant la guerre. Théo y a passé toutes ses nuits durant les dix-huit mois où il a été employé à la ferme de Blankenheim. Matin et soir, il parcourait trois kilomètres et demi à pied. Le midi, il mangeait à la ferme, à la table de Karl et Anna-Katharina, ses patrons. C’est au kommando qu’il prenait le repas du soir et le petit-déjeuner. Les popotes s’organisaient par affinités et la corvée de vaisselle était collective. Le soir, après manger, certains faisaient la causette pendant que d’autres jouaient aux cartes. À 22h00, à l’extinction de l’éclairage, chaque détenu allait au lit après avoir répondu présent à l’appel de son matricule. Lorsqu’un colis était destiné à l’un d’entre eux, le gardien de service l’ouvrait. Il déballait les tablettes de chocolat et les paquets de gâteau, vidait les colis de pâtes et les sachets de riz sur une table, coupait les saucissons et le pâté en quatre, etc. Les boîtes de conserves étaient rangées dans un casier commun et leur destinataire pouvait les retirer après en avoir fait la demande.

Je stationne l’autocar sur un parking. Théo retrouve le bâtiment dans le même état que lorsqu’il en est sorti, en décembre 1942. C’est ici, au kommando de Mecklar, qu’il dormait dans un vaste grenier servant de dortoir. Il cohabitait avec d’autres prisonniers employés dans des fermes aux alentours. C’est à Mecklar qu’il fit connaissance d’Achille Heddebaux, de Nielles-lès-Calais.

Août 1980 : visite de l’ancien kommando de Mecklar > Théo, Georg Claus, Jean, Anna, Lieschen et Alfred Siebald.
Août 1980 : visite de l’ancien kommando de Mecklar > Théo, Georg Claus, Jean, Anna, Lieschen et Alfred Siebald.

Août 1980 : visite de l’ancien kommando de Mecklar > Théo, Georg Claus, Jean, Anna, Lieschen et Alfred Siebald.

Plusieurs personnes du quartier se joignent à nous. Théo reconnaît une vieille dame qui ne savait pas rire à l’époque et qui ne semble pas avoir appris depuis. Une femme parle d’un certain Victor Launay, du Mans. Théo se souvient très bien de lui : « Nous dormions dans des lits superposés. J’étais dans le même que Victor. Il dormait en bas et j’étais en haut. » Nous montons l’escalier qui nous conduit dans le grenier utilisé désormais pour stocker du foin. « C’était ma chambre, » dit Théo en retrouvant des caricatures restées accrochées aux murs. Après avoir examiné, en long et en large, ce qui était son espace de vie, nous redescendons l’escalier en essayant d’imaginer les moments de solitude qu’il a vécus dans ce grenier.

Théo, à droite, avec des copains de captivité au kommando 1786F.
Théo, à droite, avec des copains de captivité au kommando 1786F.

Théo, à droite, avec des copains de captivité au kommando 1786F.

Théo, 2ème à gauche,  avec des copains de captivité au kommando 1786F.
Théo, 2ème à gauche,  avec des copains de captivité au kommando 1786F.

Théo, 2ème à gauche, avec des copains de captivité au kommando 1786F.

Un petit moment de détente…

Un petit moment de détente…

En repartant avec l’autocar, nous remarquons des vaches effarouchées dans une prairie où elles pâturent. Yvette demande : « Savez-vous pourquoi on ne voit plus les vaches moucher(26) maintenant ? » À sa question, elle répond : « Parce qu’elles ont de l’eau à volonté dans les herbages, ce qui était rare autrefois. » À 500 mètres de là, nous croisons des femmes poussant des remorques chargées de bidons à lait dont l’un, démesuré, attire notre attention.

Un peu plus loin, Théo se rappelle avoir eu une grosse frayeur : « Un jour, le brouillard était épais, je marchais avec des copains pour rejoindre la ferme. Après avoir franchi la ligne de chemin de fer que nous longions, une rame que je n’avais ni vue ni entendue me frôla. » Aujourd’hui encore, Théo se demande comment il n’a pas été fauché ce matin-là.

A l’entrée de Blankenheim, Georg me prie d’arrêter. Il pointe du doigt une enseigne indiquant le jumelage de la région de Rotenburg avec le département de l’Orne. Nous sommes arrivés par cette route hier, mais nous ne l’avions pas remarqué. Nous traversons Breitenbach et arrivons à Bebra. Danielle, Denise et Isabelle entrent au supermarché Delta. Lieschen y va aussi. Pendant ce temps, certains se rendent à la poste centrale pour téléphoner aux enfants. Enfin, guidés par Alfred, d’autres passent à la banque.

12h20 : nous sommes de retour à la ferme. Le journaliste du quotidien HNA (Hesse et Basse Saxe) annoncé par Margareta nous attend. Il demande à Théo et à Georg de monter sur les marches, à l’entrée de la maison. Ils posent pour un journal régional, entourés de Lieschen, Maman et Tonton Jean. Ensuite, nous allons tous près du car pour la photo souvenir.

Le repas est offert par la famille Claus et il est copieux. Des plats délicieux que nous n’avons pas l’habitude de manger. Avant de partir pour une nouvelle excursion, nous disposons d’une demi-heure. La planche et les palets sont de sortie. Georg et Karl prennent des cours. Thomas, fils de Karl, deux ans et demi, est sur mes genoux au volant du car et il est à son aise.

15h00 : la récréation est terminée. Nous partons, en compagnie de Georg, Alfred, Lieschen et Margareta. Après vingt minutes de route, nous distinguons les barbelés délimitant la RFA de la RDA. Encore huit kilomètres et nous arrivons à Obersuhl, village frontalier. Nous partons à pied vers le rideau de fer. Les gens qui nous voient passer devant leur porte ne peuvent ignorer là où nous allons. Cette route, signalée sans issue, aboutit à une chaîne fixée à une quarantaine de mètres du rideau interdisant tout passage à l’Est. Cet espace est miné. Quand une famille apprend le décès d’un proche, elle dépose des fleurs à la limite séparant les deux territoires. À l’intérieur de la zone interdite(27), elle n’a pas la possibilité d’assister aux funérailles. Ce jour-là, dans la mesure où un champ de vision le permet, elle espère seulement que le convoi transportant le cercueil s’arrête un instant, afin de lui permettre de faire son deuil en se recueillant au plus près possible de son défunt. À 150 mètres de nous, côté Est, des hommes armés contrôlent nos allées et venues du haut d’un mirador. À 16h30, nous quittons cet endroit peu fréquentable.

6 août 1980 : La famille de Théo près du rideau de fer. Le mirador est à droite.

6 août 1980 : La famille de Théo près du rideau de fer. Le mirador est à droite.

Trente minutes plus tard, nous sommes au Brodberg, sur la ville de Sontra. C’est ici, dans une usine de traitement de minerai de cuivre, que Théo a passé la plus grande partie de sa captivité(28) (1er décembre 1942 – 1er avril 1945). C’est ici aussi qu’il a été libéré par les Américains après y avoir travaillé pendant vingt-huit mois.

Le téléphérique reliant la mine à l’usine de Sontra.

Le téléphérique reliant la mine à l’usine de Sontra.

Dans cette fabrique, qui n’existe plus aujourd’hui, Théo guidait des containeurs de minerai expédiés par téléphérique(29) (la Drahtseilbahn, comme il dit). Nous dominons le site sur lequel elle était implantée et Théo commente : « La cheminée qui est devant vous mesure 70 mètres de haut. Elle en faisait 104 lorsque je suis arrivé. À côté, il y avait beaucoup de hangars et aujourd’hui il n’en reste presque plus. C’est près de la centrale électrique que vous apercevez que je dormais.» Derrière le portail que nous voyons, se trouve le bâtiment où travaillait Pierre Charron, de Bain-de-Bretagne. Il était déjà à la mine depuis plusieurs mois quand nous nous sommes rencontrés. Je me souviens avoir dit à l’un de ses copains : « vous en avez un dur. < C’est un breton comme toi, > m’avait-il répondu… et c’est comme ça que j’ai appris que nous étions du même secteur. C’était un braconnier. Je suis allé plusieurs fois fureter clandestinement avec lui mais il manquait de finesse et la plupart du temps, nous revenions bredouilles. »

Théo et Pierre Charron.

Théo et Pierre Charron.

Théo.

Théo.

Nous nous souviendrons de cette vaste zone où Théo a été libéré par les Américains le 1er avril 1945, après y avoir passé ses 33ème, 34ème et 35ème anniversaires.

Après avoir rejoint la ville de Sontra par une toute petite route, nous allons à Heyerode. Des vaches attachées derrière un tracteur attirent notre attention… Si nous venons ici, c’est parce que Lieschen et Alfred y habitent. Premiers à descendre du car, ils nous accueillent dans leur grande et jolie maison. C’est par l’escalier extérieur que nous entrons dans le séjour où une boisson nous attend. Les amateurs de café vont à la cuisine. Quelques instants plus tard, nous descendons non pas à la cave mais à ce que nous appelons la taverne. Elle a été construite par Alfred. Une liqueur nous est servie sur un fond musical et il y a de l’ambiance. Robert chante "La Madelon" et Monique le relaie. Avant de sortir de ce lieu magique, nous sommes invités à déposer un autographe sur un tissu tendu au mur. Alfred nous montre comment, avec un chalumeau, il teinte le bois blanc. Nous entrons dans un local loué à une société de chasse. Des chasseurs qui, selon Alfred, sont de gros capitalistes.

La signature de Théo est en haut, côté droit.

La signature de Théo est en haut, côté droit.

Dans la cour, Georg fait les cent pas. Piétiner sur place ne doit pas être dans ses habitudes. Lieschen nous supplie de retarder le départ de Blankenheim d’une journée pour qu’elle puisse nous recevoir à déjeuner chez elle demain. C’est regrettable mais nous ne pouvons absolument pas modifier notre programme. Nous reprenons le chemin de la ferme. Alfred et Lieschen reviennent avec un carton de vin pour ce soir. À Asmushausen, nous effectuons une halte chez une cousine de Georg et de Lieschen. Théo a le souvenir d’être venu une ou deux fois chez elle. La cousine se souvient, elle aussi, du prisonnier Théo. Après cette brève rencontre, nous reprenons la direction de la maison Claus et nous y parvenons à 19h45. C’est dehors que nous prenons le repas.

Mercredi 6 août 1980, à la ferme de Georg et Anna Claus.
Mercredi 6 août 1980, à la ferme de Georg et Anna Claus.

Mercredi 6 août 1980, à la ferme de Georg et Anna Claus.

Roland revient nous voir et cette fois, il est accompagné de son épouse Annelie. Georg propose de prolonger la causette à la maison. Il emmène sa femme, Théo et Maman dans le salon. Il leur montre quelques photos, puis il les laisse devant la télé et revient vers nous. Théo et Maman ne comprennent pas les paroles, mais ils ont l’image… Madeleine s’inquiète pour eux et va les chercher. Avec nous, c’est bruyant mais ils sont plus à l’aise. Georg joue du piano pendant quelques minutes et, après un dernier verre, la soirée est close. C’est avec regret que nous disons au revoir à Alfred et à Lieschen. Ils sont indécis quant à venir nous voir en Bretagne. Pourtant, vivant de leurs rentes, ils ne peuvent pas dire que le travail les retient….

(26) À la campagne, on dit que les vaches mouchent quand elles courent comme des folles dans la prairie, excitées qu’elles sont par les mouches qui les harcèlent.

(27) La zone interdite de l’ex-RDA comprenait une bande large de 5 km et longue de 1393 km allant de la mer Baltique à la frontière tchèque. Elle était interdite aux étrangers et aux habitants de la RDA qui n’y résidaient pas. Les habitants de cette zone avaient des cartes d’identité spéciales qu’ils devaient présenter aux postes de contrôle à l’entrée et à la sortie. Ils ne pouvaient recevoir leurs proches et amis qu’en dehors de la zone interdite. En plus, ils n’avaient pas le droit de quitter leur maison de la tombée de la nuit jusqu’à l’aube. Ceux qui travaillaient dans les champs près de la ligne de démarcation étaient étroitement surveillés et, s’ils dépassaient l’heure fixée pour quitter les champs, ne serait-ce que quelques minutes, ils étaient passibles d’une peine d’emprisonnement de plusieurs mois. (Source : Friedrich Wilkening).

(28) Les gardiens militaires allemands interdisaient tout contact avec les civils.

(29) Il s’agissait du plus long téléphérique d’Europe à l’époque (9,3 km). Il allait de la mine à l’usine de traitement.

Jeudi 7 Août

Nous sommes debout de bon matin. Je vais, avec Tonton Jean, faire le tour du bourg et nous passons au cimetière. Nous sommes de retour pour le petit-déjeuner. Il est servi à la maison et chacun amène son bol. Georg indique qu’il est propriétaire de onze hectares sur les trente-six qu’il exploite. En plus de son activité agricole, il est pilote d’avion. Il a l’obligation d’effectuer des vols de manière régulière pour conserver l’agrément. Bien qu’ayant un moyen de déplacement rapide et confortable, il ne promet pas, lui non plus, qu’un jour il viendra nous rendre visite. « Pas en avion en tout cas, ça coûterait trop cher, » semble-t-il vouloir nous dire.

Après le petit-déjeuner, Karl emmène Théo à la cuisine et lui montre quelques diapos. Nous plions les tentes et les tables, puis nous rangeons le tout dans les coffres.

C’est avec une certaine nostalgie que Théo s’apprête à quitter une dernière fois la ferme dans laquelle il a été bien accueilli, par Karl et Anna Claus, pendant la guerre. C’est avec un pincement au cœur, que nous allons tous nous éloigner de Blankenheim où Théo a accepté de revenir, accompagné de sa femme, ses enfants, ses petits enfants, son frère et quelques neveux et nièces...

Au revoir à Anna Claus et à son fils Karl. Heidrun et Thomas nous accompagnent en autocar jusqu’à Bebra. Georg vient aussi, mais avec sa voiture. Il est 9h00, nous sortons de Blankenheim et, après avoir traversé Breitenbach, nous stoppons à Bebra. Roland Cavalier nous fait visiter son atelier de menuiserie dans lequel il emploie vingt-cinq salariés. Au terme de la visite, il propose de téléphoner à l’auberge de jeunesse de Hagen, où j’ai réservé pour la nuit à venir. L’accès n’est possible que sur présentation d’un laissez-passer émanant de la Fédération Française des Auberges de Jeunesse à qui la demande a été formulée sans retour. L’interlocuteur de Roland est intransigeant. Tant pis, nous trouverons bien une solution…

Roland refuse que nous réglions la communication et il dit en blaguant : « Vous voulez rire. » Il ajoute: « Quand vous serez rentrés chez vous, vous enverrez une bonne bouteille du pays… » Et Margareta, sa mère, de surenchérir : « Vous joindrez un petit mot avec la bouteille pour lui dire qu’il n’oublie pas sa mère, ». Et l’un de nous de dire : « Ne vous inquiétez pas, vous aurez aussi la vôtre ! » Annelie, épouse de Roland, nous donne du chocolat et des friandises pour la route.

Nous disons au revoir et merci à Margareta, notre traductrice dévouée à qui nous devons beaucoup. Revenus près du car, Georg serre longuement la main de Théo. Nous le remercions, lui aussi, pour l’accueil qu’il nous a réservé. Au revoir à Heidrun et à son fils Thomas qui, bien que trop petit pour comprendre le sens de notre démarche, s’associe à la joie de chacun d’entre nous.

Sortis de Bebra, nous prenons la direction de Kassel en longeant la Fulda, rivière dont Théo garde un souvenir qui remonte au jour de sa libération.

Le dimanche 1er avril 1945, vers 17h00, les Américains libéraient Théo et la centaine de prisonniers qui étaient avec lui dans l’usine de traitement de minerai de cuivre de Sontra. Une quarantaine d’entre eux décidaient de passer leur première nuit en tant qu’hommes libres chez des Lorrains stationnés près de Sontra. Les autres, dont Théo, partaient à pied à Bebra, ville située à une vingtaine de kilomètres.

Les Américains réquisitionnaient des camions entre 22h00 et 23h00, pour permettre aux soldats délivrés de regagner la France. Théo se réjouissait en voyant que l’itinéraire était tracé en direction de Blankenheim. Il allait passer devant la maison de son ancien patron. Pas de chance car, deux kilomètres avant d’y parvenir, le pont(30) enjambant la Fulda était détruit. Le convoi fut contraint de longer la rivière vers le nord jusqu’au passage suivant, mais aucun pont n’avait été épargné par les bombardements.

Arrivés à Melsungen, les Américains décidaient d’installer un campement car la ville de Kassel venait d’être prise et il n’était pas possible d’aller plus loin. Théo comprit que libéré ne voulait pas dire rapatrié. Il resta bloqué quinze jours dans cette ville où il retrouva Zacharie Geffriaux.

Nous sommes en août 1980. Tous les ponts de la Fulda sont franchissables mais nous n’en avons pas besoin, car nous avons opté pour une visite de Melsungen. Une très jolie ville avec des maisons semblables à celles de l’Alsace. Nous laissons à Yvette et à Françoise le temps de réapprovisionner notre réserve alimentaire. « Vous venez Tonton Jean, on va retenter de téléphoner. » Il répond : « Je veux bien, mais c’est la dernière fois. » Il papote avec Marie qui a du mal à reconnaître la voix de son père. Peut-être a-t-il déjà l’accent de la Hesse… il est vrai que depuis qu’il est en Allemagne, il n’utilise guère la langue de son pays.

Nous rejoignons l’autocar en même temps que l’équipe chargée des courses. D’après Rémy, ici les prix sont raisonnables à l’exception des cigarettes…

Michel enlève les serviettes étendues au fond du car sur les dossiers des sièges. C’est vrai que ce n’est pas très esthétique. Il est 12h30, nous nous arrêtons pour pique-niquer sur un parking où nous avons un magnifique point de vue. Rémy et René, confortablement installés à une table en contrebas, attirent les regards des promeneurs.

Nous traversons quand même la Fulda. À droite, nous découvrons Kassel. Ici, c’est vallonné comme dans les régions de Trèves et de Coblence. Nous utilisons l’autoroute sur 150 km. C’est appréciable pour ceux qui font la sieste. Un peu avant Dortmund, nous bifurquons sur Hemer où nous allons essayer de retrouver la caserne dans laquelle Tonton Jean a séjourné durant quinze jours. Il raconte ce dont il se souvient : « Je crois que ce n’était pas loin de la gare, mais j’étais tellement abruti par tout ce qu’on me faisait faire que je ne cherchais pas à savoir où j’étais. Sur les deux semaines passées dans cette caserne, je n’ai quasiment jamais vu le jour. »

En y arrivant, j’accompagne Tonton Jean au poste de garde. Deux militaires refusent catégoriquement de le laisser entrer. Les souvenirs qu’il a gardés d’ici sont tellement sinistres qu’il n’insiste pas. C’est dans cette caserne qu’il apprit, le 24 mars 1942, que son père était décédé trois semaines plus tôt.

Nous stationnons devant un supermarché. Francis fait un réapprovisionnement en bière et Michel distribue des bonbons. Nous allons à Hagen, une ville de 220 000 habitants. Nous passerons la nuit chez qui voudra bien nous accueillir… Il suffira de frapper à la bonne porte.

Nous faisons étape là où Tonton Jean a séjourné de fin mars/début avril 1942 (après son passage à Hemer) jusqu’au jour de sa libération en mai 1945. « Mon kommando était à l’Est de la ville et chaque jour je me rendais à l’usine, à quatre kilomètres vers l’Ouest. Je traversais la cité à pied matin et soir, » dit-il.

Il est 17h50, nous partons à la recherche du fameux kommando. Tonton Jean s’adresse à des gens âgés en précisant que selon un ancien copain revenu sur place récemment, de nombreux bâtiments auraient été rasés lors de l’implantation d’un supermarché. Ces indices ne font pas avancer l’enquête.

Conscients que, seuls, nous ne trouverons pas, nous interpellons un couple de sexagénaires. Lorsque nous évoquons le kommando, l’homme rétorque : « Kommandantur, Polizei ? » La police, pourquoi pas ? Peut-être saura-t-on nous éclairer. Il nous emmène au commissariat où nous arrivons après avoir marché un bon moment. Il discute avec les agents de police et s’en va dubitatif: « Bonne chance ! » dit-il. Un agent de police, relativement jeune, s’exprime en français. La moindre indication est prise au sérieux. Tonton Jean précise : « Le chef du kommando s’appelait Karl Hanke. » Deux agents transcrivent l’information. Une réponse arrive : « Karl Hanke est décédé. » Ça ne surprend pas Tonton Jean, car il avait environ soixante ans en 1945. On nous annonce qu’un docteur nommé Lange lui avait succédé et que le kommando, ou ce qu’il en reste, se trouverait dans le quartier de Hohenlimburg. Notre recherche avance lentement mais sûrement. Un agent demande à Tonton Jean : « Quel âge aviez-vous à cette époque ? » Interrogé en français il répond en allemand (en donnant son âge actuel): « soixante-quatorze ans. » L’agent, qui peine à croire qu’il discute avec quelqu’un qui serait plus que centenaire, s’écrie : « Ce n’est pas possible. » Deux hommes au képi se mettent à notre disposition et ils vont essayer de nous conduire sur les lieux recherchés. Mais avant, nous devons rejoindre le car qui est garé assez loin. Deux places sont disponibles dans la voiture de police. Tonton Jean en prend une, je prends l’autre. Lorsque le véhicule démarre, Rémy, Bernard et René sont déjà partis au pas de course vers l’autocar. Nous rattrapons Rémy et René qui, l’un et l’autre, se retournent essoufflés. L’agent de police assis sur le siège passager ne peut s’empêcher de rire. Il baisse sa vitre et leur fait : « Langsam, langsam » (doucement, doucement). Sur le trottoir, des piétons s’imaginent deux suspects fuyant la voiture de police. Quand nous arrivons au car, Bernard, nettement plus rapide que les deux poussifs que nous venons de doubler, a déjà expliqué la raison de notre absence prolongée.

Je démarre l’autocar sous l’escorte d’une voiture de police ("Polizei"). Nous roulons un bon moment sur un chemin cahoteux qui nous emmène dans une carrière. Tonton Jean dandine de la tête et dit: « Ils sont complètement fous de nous amener par ici. Je ne suis jamais venu dans cet endroit. » Nous arrivons au bord d’un précipice et c’est impossible d’aller plus loin. Nous retournons au point de départ, toujours escortés par les deux policiers.

Nous n’avons retrouvé ni le kommando, ni l’usine(31), ni le puits creusé par Tonton Jean, aidé d’un autre prisonnier originaire du midi et partisan du moindre effort, qui ne cessait de dire: « Je n’ai jamais fait de puits et je ne ferai pas de puits. » Tonton Jean renchérit : « Petit à petit, il descendait quand même. Il remplissait le bac au fond du puits. J’étais en haut et je le remontais à la manivelle quand il était plein… mais ce n’était pas bien des fois par jour car mon camarade n’était pas très courageux. »

Il est 19h50, nous devons abandonner nos recherches car nous n’avons pas de refuge pour ce soir. Je supplie le commissariat de contacter l’auberge de jeunesse recommandée par la mairie de Hagen et dans laquelle nous ne pouvons pas accéder faute de laisser passer. Un policier nous escorte à nouveau, mais cette fois, avec sa voiture personnelle. À l’auberge, il explique notre cas à un responsable et, finalement, nous sommes admis. Monique croit reconnaître l’établissement dans lequel elle serait venue il y a une bonne dizaine d’années.

Nous prenons le repas dans le réfectoire mis à notre disposition puis, sans traîner, nous allons au lit. Le confort est supérieur à celui du camping, encore que, pour Eric, confort est un bien grand mot. Sitôt couché, il s’écrie : « Bon sang, que le matelas est dur… » Mais comme personne ne réagit, il n’insiste pas.

(30) Ce pont situé entre Bebra et Breitenbach fut le pont de la malchance pour Théo et le pont de la chance pour un certain René Jacob, dépendant comme Théo du stalag IX-A et travaillant, comme lui, dans une ferme à une période de sa captivité. Théo était chez Georg Claus à Blankenheim, René était chez Georg Rehwald à Bebra. Je ne sais pas s’ils se sont croisés mais seulement quatre kilomètres séparaient les deux exploitations. Un jour (fin 1943 ou début 1944), René Jacob passe sur le pont, dans le cadre de son travail. Il aperçoit un petit garçon tombé dans la Fulda. René, maître-nageur à Nogent-sur-Marne avant sa mobilisation, saute du parapet et sauve le petit. Il apprend peu de temps après qu’en ayant sauvé cet enfant, il s’est sauvé lui-même : pour son acte héroïque, René est libéré sans délai. Le petit garçon et sa famille avaient été évacués de Kassel (où ils habitaient), suite au bombardement du 22 octobre 1943, et ils avaient trouvé refuge à Bebra. (Source : Robert Cavalier).

(31) Vu la difficulté des tâches qu’on voulait lui attribuer lorsqu’il arriva à l’usine, Tonton Jean décida de jouer l’incapable pour démontrer qu’il n’avait aucune compétence. Au bout de quelques jours, on lui donna un poste facile qu’il conserva jusqu’à sa démobilisation. Ce fut la seule fois où il obtint satisfaction durant la guerre. Plus tard, il s’en est souvent vanté… (Source : Camille, un de ses fils).

Vendredi 8 Août

 6h00 : La voix de Rémy nous réveille. Eric se lève courbaturé et, soulevant sa litière, il crie à nouveau : « Ça ne m’étonne plus. » Il vient de découvrir deux chevrons entrecroisés sous son matelas. Nous comprenons pourquoi il le trouvait dur hier soir…

Nous prenons le petit-déjeuner dans le vaste réfectoire puis, pendant que les uns lavent la vaisselle, les autres font du rangement. Pour ceux qui sont chargés du démontage des tentes, ce matin c’est relaxe. Nous réglons la facture avant de retourner au centre de Hagen, non pas pour chercher le kommando et le puits mais pour faire un peu de shopping.

Un arrêt pique-nique sur une aire d’autoroute et nous stationnons à Cologne. Après avoir franchi le Rhin à pied, nous visitons la cathédrale. Théo et Maman font une sieste dans le car pendant que nous flânons dans la ville. À notre retour, Théo, adossé à une rampe, admire le fleuve. La pluie commence à tomber. L’eau de Cologne est réputée, mais celle qui tombe du ciel n’a pas d’arôme.

Nous regagnons l’autoroute, direction Aix-la-Chapelle et, bientôt, nous passons la douane. Vite un bistrot pour étancher notre soif. Les florins donnés par Camille au pied de la Tour Eiffel et les quelques marks non dépensés suffisent pour régler la note. Après un bref passage à Maastricht, nous atteignons la Belgique. Le prochain palier est à quatre-vingt kilomètres. Nous rallions Tongres, Saint-Trond et laissons la province du Limbourg pour approcher celle du Brabant. Peu après Louvain, nous accédons à la ferme de Jan De Prins, à Bertem. Il est 21h00. C’est Madame qui nous accueille : « Je ne comptais plus sur vous, il est tard, » dit-elle. Elle nous montre une prairie située à proximité de sa maison. « Ça vous va ? » Et comment ! Nous campons sur une pelouse. Etant sous un lampadaire, nous n’utilisons pas notre lampe à gaz. Le patron de cette ferme (soixante-dix-huit hectares) nous rend visite. Il accepte volontiers le verre que nous lui proposons en disant: « Attendez, je reviens dans cinq minutes. » Une demi-heure s’est écoulée lorsqu’il réapparaît avec sa femme, Alice, si bien que les Bretons sont couchés, à l’exception de Francis, Bernard et moi-même. Nous discutons longuement près des tentes, sans nous préoccuper de ceux qui dorment à deux pas de nous. Nous apprenons qu’Eddy Merckx habite à une quinzaine de kilomètres et qu’il passe régulièrement à vélo sur la route longeant notre terrain de camping.

Samedi 9 Août

Lorsque nous sortons du lit, Francis a déjà fait sa petite ronde dans les parages. Il revient ébahi : « Vous ne devineriez pas ce que je viens de découvrir derrière le chalet… une piscine chauffée, en plein air au milieu d’un parc aménagé. C’est incroyable, impensable ! » En effet, quelques minutes plus tard, nous le constatons nous-mêmes. Odile va chercher un pain de glace à la ferme. Les chiens divaguant dans la cour ne la rassurent pas. Alice De Prins, heureuse de nous avoir offert l’hospitalité, refuse toute rémunération.

8h25 : Nous levons le camp. Une petite vingtaine de kilomètres nous sépare de Bruxelles. Entrés dans la ville par une avenue verdoyante et fleurie, nous arrivons sur la Grand-Place où se trouve l’Hôtel de ville, réputé comme étant le plus bel édifice de la capitale belge. La statue de Saint Michel, protecteur de la ville, domine le beffroi haut de 98 mètres. La maison de Victor Hugo est face à nous. La Grand-Place, bombardée en 1695 par des troupes françaises, demeure aujourd’hui l’une des plus belles du monde. Avec l’illustre Manneken-Pis, elle symbolise Bruxelles.

Théo et Tonton Jean rejoignent tranquillement l’autocar pendant que nous postons les dernières cartes postales. Michel manque à l’appel. Bernard part à sa recherche en courant comme un lapin. Rémy y va aussi, mais plus lentement. Ça y est, il est retrouvé ! Il était tout simplement désorienté.

Théo et son frère Jean sur la Grand-Place à Bruxelles.

Théo et son frère Jean sur la Grand-Place à Bruxelles.

En quittant Bruxelles, nous passons devant la basilique du Sacré-Cœur de Koekelberg. Yvette et Denise sont missionnées pour effectuer les courses aujourd’hui, or, il est midi et rien n’est fait. Si nous trouvions du tout préparé, disent les uns. Si nous achetions des frites réfutent les autres. À Aalter, nous trouvons une baraque à frites. Nous accaparons les trois derniers poulets rôtis sur le tournebroche. Nous les dégustons sur place avec … « des frites belges ».

À 14h30, nous circulons trois quarts d’heure sur l’autoroute ; la plupart des passagers en profite pour faire une sieste. Sur le port d’Ostende, noir de monde, une diligence attire nos regards. Nous passons Nieuwpoort et longeons la mer jusqu’à la frontière franco-belge. Certains d’entre nous avaient attendu ce voyage pour faire établir leur première carte d’identité. Ils sont déçus qu’elle n’ait jamais été contrôlée.

Après Malo-les-Bains, nous arrivons au port de Dunkerque où un énorme bateau, en cale sèche, attend d’être restauré pour reprendre le large. Nous contournons la centrale nucléaire de Gravelines, en service depuis le 13 mars dernier. Une demi-heure plus tard, nous entrons dans Calais. Nous cherchons le quartier "Pont-du-Leu," plus précisément la station Elf dont le gérant n’est autre que Jean-Bernard, fils d’Achille et de Marthe Heddebaux chez qui nous avons rendez-vous entre 17h00 et 18h00.

Pas besoin de klaxonner en arrivant à la station, Jean-Bernard apparaît à la terrasse. Nous ne nous connaissons pas, mais ça va venir vite. Il annonce le programme de la soirée. « Nous allons nous rendre chez mon père et ensuite nous ferons 200 mètres pour rejoindre la fermette où j’habite. Vous verrez, vous y serez très bien. La maison de mes parents est trop petite pour vous recevoir tous. » Il prend sa voiture et nous le suivons sur une route étroite et sinueuse. À 17h45, nous arrivons au lieu-dit « Pont de Nielles » en Nielles-lès-Calais. Maman, le micro à la main, chante : « Voici le village, voici la maison ; voici le village que nous cherchons ! » Tous les membres de la famille reprennent les paroles, en chœur, à la descente du car. Achille sort de sa maison, précédé de sa femme Marthe. Théo retrouve un copain de captivité qu’il n’a pas revu depuis trente-sept ans. Achille était employé dans une ferme à Meckbach mais, en dehors du travail, il était logé comme Théo au kommando de Mecklar et c’est là qu’ils se sont connus.

Théo fait connaissance de Marthe et retrouve Achille.
Théo fait connaissance de Marthe et retrouve Achille.
Théo fait connaissance de Marthe et retrouve Achille.

Théo fait connaissance de Marthe et retrouve Achille.

Ils quittaient le kommando de Mecklar et leur ferme respective, le même jour, pour une mutation à la mine de cuivre de Sontra. Achille y resta environ un an. Ne réussissant pas à s’adapter au travail d’usine, il demanda à retourner en culture et sa réclamation fut acceptée. Il était à quatre kilomètres du Brodberg et n’avait plus la possibilité de voir Théo.

Nous partageons leur émotion lorsqu’ils évoquent, en tête-à-tête, les moments difficiles vécus en commun durant leurs deux années et demie de cohabitation. Marthe et Maman racontent, elles aussi, les péripéties auxquelles elles ont eu à faire face pendant ces années de guerre en élevant, chacune, deux enfants et en exploitant leur ferme. Marthe et Achille nous invitent à continuer la causette tout en visitant leur maison et leur jardin. Maman donne le cadeau qui leur est destiné.

Nous retournons chez Jean-Bernard et sa femme Hélène, où nous allons être hébergés à l’exception de Théo et Maman pour qui une chambre est préparée chez Achille et Marthe. Attablés devant la maison, nous prenons l’apéritif et trinquons en l’honneur des retrouvailles. Jean-Bernard, Hélène et une amie, ont du mal à laisser nos verres vides.

Jean-Bernard prépare les brochettes. Devant la braise, il transpire à grosses gouttes mais il n’oublie pas de venir trinquer avec nous. Nous entrons dans la salle à manger où il y a un bon feu de cheminée. À table, une brochette dans une main et un verre dans l’autre, ça discute fort. Le couscous est servi. Tonton Jean n’a plus faim mais il en prend quand même un peu. Achille, assis à sa droite, veut remplir son assiette. « Vas-y si tu veux mais tu vas le manger, » fait Tonton Jean. Sachant qu’un Breton ne revient pas sur sa décision, Achille n’insiste pas. Jean-Bernard sort sa caméra et branche la chaîne. Le repas se prolonge dans une ambiance musicale incitant les uns et les autres à chanter. Après une glace et un petit café, la table est débarrassée. La pièce est transformée en salle de danse et Jean-Bernard déclare : « À 5h00 demain matin, nous vous laisserons tranquilles et vous pourrez dormir. » Même s’il s’agit d’une blague, à minuit nous sommes toujours en piste. Nous connaissons Francis, infatigable au boulot ; il l’est tout autant lorsqu’il s’agit de danser. C’est du cidre bouché qui nous est offert maintenant et les bouteilles abondent. La nuit avance et malgré l’ambiance conviviale, nous exprimons le désir d’aller au lit. Nous sommes compris mais, avant, nous devons accepter une liqueur de framboises fabriquée par Marthe. Enfin, Jean-Bernard et Hélène nous confient leur maison et s’en vont roupiller à Calais. Nous dormons à Saint-Tricat. Théo et Maman sont à 200 mètres, à Nielles-lès-Calais.

Dimanche 10 Août

Il est 7h00 à peine, nous sommes tous debout. Jean-Bernard arrive à 8h00 et fait aussitôt un feu dans la cheminée. Après le petit-déjeuner, nous allons à pied au bourg en prenant Achille, Marthe, Théo et Maman au passage. À 9h30, nous assistons à la messe. Le curé, d’origine hollandaise à ce qu’il paraît, n’a pas l’air étonné en nous voyant entrer dans sa petite église ; pourtant, nous représentons la moitié de l’assistance. En sortant de l’église, pas question d’aller au bistrot, il n’y en a pas. Nous nous arrêtons à la cabine téléphonique et appelons, une dernière fois, nos enfants. Ils n’ont pas l’air de se soucier de l’absence de leurs parents. Une pause chez Achille ; nous discutons avec sa sœur et son beau-frère qui viennent de déposer Marthe et Maman. Nous revenons à la fermette. Jean-Bernard et Hélène préparent le repas. Avec Marthe, ils activent le service, sachant que nous sommes encore loin de Lillebonne, notre prochain point de chute. Ils nous donnent du pain pour ce soir. Nous avons été gâtés partout où nous sommes passés. Ici c’est encore le cas.

Théo, Achille, Anna et Marthe.

Théo, Achille, Anna et Marthe.

13h50 : Juste avant le départ et sous une chaleur molle, nous prenons les derniers clichés. Nous invitons la famille Heddebaux à venir chez nous, en Bretagne(32). « Cette année, ce ne sera pas possible, la station va être rasée et reconstruite. Ça va nous donner beaucoup de travail, » prévient Jean-Bernard. Toutefois, il espère pouvoir amener ses parents l’année prochaine.

Les Heddebaux (petits et grands) nous accompagnent à la route de Calais puis, le bras levé, nous nous éloignons de nos chers amis. Ils vont rentrer à la maison où un tas de vaisselle les attend.

Conformément à la promesse faite à Margareta, nous effectuons un détour par Wimereux pour transmettre le bonjour à sa belle-mère Marie et à son beau-frère Charlot. Ils sont touchés par le message de sympathie que Bernard et moi-même leur apportons. Ils nous offrent un verre de whisky, proposition que nous déclinons. En rejoignant le car, nous entrons dans une petite épicerie, ouverte en ce dimanche après-midi, pour réapprovisionner notre réserve de bière. À Boulogne-sur-Mer, nous longeons le port de pêche classé 1er de France. Un contrôle de routine par les gendarmes à Samer et, vingt-cinq minutes plus tard, à Montreuil-sur-Mer, c’est l’autocar qui est ravitaillé en carburant.

16h10 : arrivée à Hesdin. C’est dans cette localité que Théo a été capturé par les Allemands en 1940. Lorsque la drôle de guerre s’est achevée, l’armée française, complètement désorganisée, abandonnait ses troupes. Le régiment de Théo quittait Séchelles et se cantonnait à Arras, sur la Grand-Place. Livré à lui-même, Théo prenait le risque de rentrer chez lui, à La Bosse-de-Bretagne. Quatre de ses copains (trois Bretons et un Normand) décidaient de le suivre. Le dimanche 19 mai, tard dans la nuit et dans la clandestinité, Théo prenait la route à pied avec Jean Demais de Rennes, Marais et Colombier des Côtes-du-Nord(33) et Alphonse Venisse de Folligny dans la Manche. Le lundi 20, la nuit venait de tomber lorsque, fatigués après trente-quatre kilomètres de marche, ils se réfugiaient terrés dans un fossé à Saint-Pol-sur-Ternoise.

Le 21 mai, avant le lever du jour, ils reprenaient leur chemin en suivant l’itinéraire qu’ils avaient concocté. Ils venaient d’effectuer vingt-trois kilomètres lorsqu’à 17h00, à Hesdin, une embuscade les stoppe. C’est sur le pont de la Canche, rivière dont le lit marque l’entrée de la ville, qu’ils ont été arrêtés.

Théo retrace la scène : « En apercevant les Allemands sur le pont, j’ai dit à mes camarades : « on est foutus. Alphonse a répondu : « nous avons la vie sauve. » Théo avait raison : lui et ses copains furent capturés. Alphonse n’avait pas tort : prisonniers, ils étaient moins exposés aux bombardements.

Aujourd’hui, 10 août 1980, il fait chaud, les vingt et un membres de la famille sont sur le pont de la Canche. Théo raconte la suite : « C’est sur ce pont que j’ai été fait prisonnier par les Allemands le 21 mai 1940 à 17h00. Un bombardement venait d’avoir lieu ici-même et des cadavres gisaient au sol. J’ai refusé d’avancer. Un Allemand s’est approché de moi et m’a braqué un pistolet sur la poitrine. » Théo imite le geste et conclut : « J’ai compris que je n’avais pas le choix et que je devais me résigner. J’ai été emmené à la caserne d’Hesdin où j’ai passé ma première nuit de prisonnier, enfermé avec mes quatre compagnons de route. » Après avoir entendu cette révélation, nous nous écartons du pont, considérant que, Théo d’abord et nous ensuite, avons bien mérité un rafraichissement au café-bar repéré à une centaine de mètres.

Nous descendons sur Abbeville et atteignons Dieppe. À 20h45, Bruno et Marie-Paule Carpentier nous accueillent au Centre de loisirs de Lillebonne. Les hommes plantent les tentes; les femmes font la soupe. En mettant le couvert, elles s’aperçoivent qu’il ne reste qu’une cocotte-minute. « J’espère que c’est la mienne, » dit Danielle. Pas de chance, c’est celle de Madeleine. La cocotte de Danielle a été oubliée chez Jean-Bernard et Hélène à Saint-Tricat…

(32) Achille et Marthe sont venus (en train jusqu’à Rennes et en voiture ensuite) le 11 juillet 1981 chez Théo et Maman, à La Bosse. Ils sont restés quelques jours.

(33) Côtes-d’Armor depuis 1990.

Lundi 11 Août

Le café est chaud et, pour la dernière fois, nous sommes rassemblés à vingt et un autour d’un petit-déjeuner. Il reste de la rosée sur les toiles mais nous devons les plier ; elles sècheront demain, à La Bosse... Odile va rentrer avec un œil au beurre noir : « J’ai été piquée par un moustique, » dit-elle. Il est 8h25, nous déguerpissons et marquons un temps d’arrêt en ville. Rémy se réapprovisionne en cigarettes.

Nous franchissons le pont de Tancarville long de 1420 m. Inauguré en 1959, il devenait le pont suspendu le plus long d’Europe. Nous traversons Honfleur, Trouville, Deauville ; puis, à Houlgate, Yvette et Madeleine font les dernières courses. Nous en profitons pour écrire les cartes postales destinées aux familles Claus, Siebald et Cavalier.

11h20 : départ pour Cabourg, puis Ouistreham. 12h45 : pique-nique à Arromanches près du lieu où fut construit, en quelques heures, le port artificiel sur lequel allaient débarquer environ quatre-vingt mille hommes des troupes alliées, très tôt le matin du 6 juin 1944.

Après une pause à Bayeux, première ville libérée par les Américains, nous effectuons un détour par Canisy, paroisse d’Eugène Chevrel. À la porte de l’église, un paroissien nous dit : « Vous cherchez l’abbé Chevrel ? Il est parti se reposer une dizaine de jours à La Bosse-de-Bretagne. C’est dommage, il aurait été si content de recevoir des gens de sa commune natale, et qui plus est de sa famille. »

Après une halte à Villedieu-les-Poêles, nous sommes accueillis chez Alphonse Venisse "aux Epinettes", à Folligny. Alphonse et Germaine nous attendent devant leur propriété. Marie-José Vastel, petite cousine habitant la commune voisine, est elle aussi, présente à notre arrivée. Nous avions annoncé 16h40, il est 16h50. « Comment vas-tu mon frère ? » dit Alphonse à Théo. Ils s’embrassent, comme le 15 décembre dernier, jour où ils se sont retrouvés, ici-même, après s’être perdus de vue pendant trente-huit ans. Le comble, c’est qu’ils n’habitent qu’à 135 km l’un de l’autre.

Ils en ont des choses à se dire… après autant d’années
Ils en ont des choses à se dire… après autant d’années

Ils en ont des choses à se dire… après autant d’années

Ils en ont des choses à se dire… après autant d’années passées, côte à côte, pendant la guerre. Ils se sont connus dès les premiers jours et c’est ensemble qu’ils ont vécu les périodes les plus pénibles. Théo fut mobilisé à la caserne Molitor d’Argentan le 5 septembre 1939, dans le 445ème régiment de pionniers, au 3ème bataillon de la 11ème compagnie. Alphonse arriva deux jours plus tard dans le même escadron et la même compagnie mais, faute de place, il fut envoyé à Urou, commune voisine. C’est à Urou au 445ème RP aussi, dans la 9ème compagnie, que Tonton Jean fut mobilisé le 8 septembre. Théo et Alphonse ont séjourné ensemble à Barenton-sur-Serre, à Cuirieux, à La Ferté-Chevresis et à Séchelles, avant d’être faits prisonniers le même jour et au même endroit. Toujours ensemble, ils ont marché pendant dix-sept jours, puis ont été trimballés dans des wagons à bestiaux avant d’être internés au stalag IX-A de Ziegenhain. Ensuite, après avoir cohabité pendant onze mois dans un kommando à Allendorf, ils ont été séparés. Théo allait chez les Claus à Blankenheim et, trois mois plus tard, Alphonse était, lui aussi, muté dans une ferme, « chez des bons petits vieux » comme il dit. Il y resta d’août 1941 à septembre 1944. De là, il fut envoyé dans une plus grande exploitation pour n’en repartir que le jour de sa libération.

Théo se souvient qu’en 1940, Alphonse avait reçu une lettre de sa femme Germaine, annonçant que leur maison venait d’être bombardée. Reconstruite aussitôt, elle fut détruite une seconde fois en 1944. Alphonse raconte : « À la libération, il ne nous restait plus rien, pas même un lit. Nous avons eu beaucoup de difficultés pour nous faire ravitailler. »

A noter qu’en 1928, Alphonse, âgé de seulement vingt-deux ans, achetait sa première voiture. Celle qu’il possédait avant la mobilisation fut détruite pendant la guerre. La grande maison appartenant à Alphonse et Germaine aujourd’hui et dans laquelle nous venons d’entrer fut construite entre 1950 et 1955, à l’endroit où la précédente avait été incendiée.

Quand Alphonse et Germaine sont venus rendre visite à Théo et à Maman à La Bosse, il y a un mois, nous avions abordé notre projet de voyage en Allemagne, avec un retour par Folligny. Germaine avait dit : « Nous vous ferons un petit goûter maison. » Nous venons de prendre le goûter. Il n’était pas petit mais copieux !

18h30 : Nous sortons de la table autour de laquelle nous avons beaucoup bavardé. Dehors, Alphonse, Théo et Tonton Jean échangent encore quelques souvenirs de guerre. La conversation s’interrompt car nous devons quitter "les Epinettes". Nous traversons le bourg de Folligny puis celui de la Haye-Pesnel où les rues sont restées décorées en ce lendemain de fête des fleurs.

À 19h20, nous sommes à Avranches, devant le restaurant "Le Commerce" où vingt et un couverts nous attendent. Le patron vient vers nous. Il conseille de garer l’autocar près du Jardin des Plantes. Théo et Maman descendent. Tonton Jean, qui marche comme un jeune homme, opte pour un retour à pied avec nous. C’est dans une salle réservée à l’étage que nous apprécions le seul repas servi au restaurant sur toute la durée de notre circuit. On mange bien, on boit modérément et on discute beaucoup. La patronne vient causer avec nous. Elle s’intéresse à l’histoire qui nous rassemble. En rejoignant l’autocar, nous passons près d’une cabine téléphonique. Tonton Jean interpelle Odile : « Si on appelait à la Bosse, pour annoncer notre arrivée vers minuit. » Impossible d’établir un contact. « C’est bon, on s’en va, » dit-il.

22h10 : Nous sortons d’Avranches. Au niveau de Pontaubault, nous apercevons le Mont-Saint-Michel illuminé. Saint-Aubin-d’Aubigné, Betton puis nous voici à Rennes, dans l’avenue de celui qui libéra la ville le 4 août 1944, le Général Patton. Nous roulons sur la rocade Ouest et très vite atteignons Chartres-de-Bretagne. Bernard et Danielle passent tout près de leur lit mais ils doivent terminer la tournée avec nous. Nous traversons le bourg de Pont-Péan, puis nous étrennons un tronçon de route à quatre voies ouvert depuis jeudi dernier. Fini les virages de Bout-de-Lande ! René et Monique passent, eux aussi, à la porte de leur maison. Poligné, Pancé et, à 23h50, nous sommes dans la commune natale de quinze d’entre-nous : La Bosse-de-Bretagne. C’est d’où nous sommes partis le 2 août, devant la maison de Théo, que nous fermons une boucle de 2869 km.

La Bosse – Paris – Trèves – Sontra – Maastricht – Dunkerque – La Bosse.

La Bosse – Paris – Trèves – Sontra – Maastricht – Dunkerque – La Bosse.

descendant du car, avec un peu de fatigue et beaucoup d’enthousiasme, Théo et Maman retrouvent leur habitation dans l’état où ils l’ont quittée avec en prime, sur la table de la cuisine, le courrier reçu et les œufs dénichés par Elise pendant notre virée. Nous venons d’arriver au terme de notre voyage. Certains résument déjà les moments forts d’une aventure qui a duré dix jours.

Et maintenant, chacun aspire à un repos bien mérité !

Et maintenant, chacun aspire à un repos bien mérité !

Dans le courrier, il y a 21 journaux (un pour chacun d’entre nous) du quotidien général de Hesse et de Basse Saxe (Hessisch-Niedersächsische Allgemeine). Nous y trouvons un article réalisé le 6 août à Blankenheim, au moment où Théo a été interviewé par la presse allemande, à la ferme de la famille Claus. Voici la traduction :

"Une invasion à Blankenheim".

L’ancien prisonnier de guerre revient à Blankenheim avec vingt membres de sa famille. Vingt et un citoyens de notre pays voisin sont accueillis par le fermier Georg Claus. L’ancien prisonnier français, Théophile Aulnette, est revenu en autocar avec sa famille à la ferme où il a travaillé pendant la guerre. Pour cet ex-prisonnier qui a toujours raconté son séjour en Allemagne à sa famille, c'est un retour dans un passé qui remonte à près de quarante ans. Le désir de ce voyage en famille a été mis en action lorsque son fils Joseph, qui est pilote dans une société d'autocars, a proposé de louer un véhicule pendant dix jours pour réaliser le projet. En Novembre l'année dernière, Georg Claus, connu sous le nom "agriculteur volant de Blankenheim", a reçu une lettre de la Bretagne. Il a demandé à Margareta Cavalier, de Bebra-Breitenbach, de traduire et de continuer la correspondance. Après les préparatifs, l'invasion pouvait commencer et Théophile est venu en autocar et vingt membres de la famille ont accompagné l'ancien prisonnier de guerre, Aujourd'hui âgé de soixante-dix ans, il est avec sa femme Anna, son frère Jean soixante-quatorze ans, sa fille et son gendre, ses quatre fils et leurs épouses, ainsi que de plusieurs personnes de la parenté. La plus jeune a onze ans. Théophile Aulnette a été dix-huit mois en ferme à Blankenheim (1941 à 1942), sous la direction de Karl Claus, agriculteur décédé en 1971 et son épouse décédée en 1967. Georg Claus (fils de Karl) avait eu une permission des forces de l’air et il avait rencontré l'hôte français à la ferme pendant son congé. Lieschen, la fille du patron, aujourd’hui femme Siebald, vivant à Heyerode, avait quatorze ans à l’époque et elle se souvient très bien que Théophile travaillait à la ferme et que le soir il allait dormir à Mecklar. Le camp principal était à Ziegenhain et Théophile y a été affecté ainsi qu’à Sontra et bien sûr Mecklar. Avec Georg Claus, il est allé sur les tombes de ses anciens patrons et il a visité de nouveau les champs où il avait travaillé. Lorsqu'on lui a demandé si ça avait changé beaucoup, il a dit: « Non, j’ai tout reconnu. » Joseph, l'organisateur du voyage dit: nous allons poursuivre vers Allendorf, Marburg et Hagen où Tonton Jean (frère de Théophile) était prisonnier. Ensuite, nous continuerons en direction de Cologne, Bruxelles, Ostende, le Nord de la France… et enfin, nous arriverons chez nous en Bretagne. Margareta Cavalier a fait la fonction d'interprète. Son mari René, décédé, était prisonnier français. Il a choisi de rester en Hesse du Nord après la guerre.

Journal HNA, Quotidien de la Hesse et de la Basse-Saxe.

Journal HNA, Quotidien de la Hesse et de la Basse-Saxe.

Le Livre !
Georg, Théo, Jean, Anna, (Lieschen est derrière).
Georg, Théo, Jean, Anna, (Lieschen est derrière).

Georg, Théo, Jean, Anna, (Lieschen est derrière).

VII – ANECDOTES

Le couteau de Théo

Théo avait toujours son couteau dans sa poche et il en avait souvent besoin. Il était toujours bien affûté. La pierre servant à l’aiguiser, il n’avait jamais besoin de la chercher car elle était fixée dans le jambage de la porte d’entrée de sa maison. Elle y est toujours…

La famille s’agrandit

La guerre terminée, trois garçons viennent agrandir la famille: René naît en juillet 1947, Joseph arrive en mars 1949 et Robert en avril 1950.

Plus tard, Théo aimait bien dire : « Nous avons eu deux nichées : une avant la guerre et une après… »

En 1947 : René assis sur les genoux de Madeleine. Bernard est debout.

En 1947 : René assis sur les genoux de Madeleine. Bernard est debout.

En 1953 : Annie Aulnette (cousine de 2ème degré), René (en arrière-plan), Alfred Guibert (cousin de 1er degré), Joseph et Robert.

En 1953 : Annie Aulnette (cousine de 2ème degré), René (en arrière-plan), Alfred Guibert (cousin de 1er degré), Joseph et Robert.

Les deux enfants d’avant-guerre : Bernard et Madeleine en 2014.

Les deux enfants d’avant-guerre : Bernard et Madeleine en 2014.

Les trois enfants d’après-guerre : Joseph, Robert et René en 2012.

Les trois enfants d’après-guerre : Joseph, Robert et René en 2012.

Le conseiller municipal

Théo a été conseiller municipal à La Bosse-de-Bretagne d’octobre 1947 à mars 1983. Elu sous la première mandature de Pierre Mercier, il a cessé de siéger sous la dernière de Jean-Marie Deroche. En 1947, il avait refusé de participer aux premières séances car il avait été inscrit sur une liste, sans son consentement. Finalement sa mère, Marie-Rose, réussit à le convaincre. Le comble, c’est qu’il y prit goût. Réélu successivement en 1953, 1959, 1965, 1971, 1977, il décida d’abdiquer à l’échéance de 1983. C’est à ce moment-là que je suis devenu, à mon tour, conseiller municipal. Non pas à La Bosse, mais à Rannée. En 1989, j’ai été élu maire. Moi non plus, je n’avais pas fait acte de candidature, mais j’acceptai le poste. Plutôt que de téléphoner à mes parents, je suis allé les prévenir. Théo s’est contenté de sourire. Maman m’a dit : « Joseph, tu vas te ruiner la santé. » 25 ans plus tard, j’ai cessé la fonction et aujourd’hui, la santé, je l’ai toujours !

La sensibilité enfantine

René (1947) se souvient que, lorsqu’il était petit et qu’il entendait son père Théo raconter ce qu’il avait vécu pendant la guerre, la nuit suivante, il faisait des cauchemars. Il a longtemps refusé d’aller se coucher le premier car il avait peur, seul dans le noir.

Une vie contaminée par les guerres

Théo est né quatre ans avant la déclaration de la Première Guerre mondiale, il s’est marié quatre ans avant la déclaration de la Seconde et il a été mobilisé quatre ans après son mariage. La Seconde Guerre mondiale est finie depuis seulement quatre ans lorsque j’arrive au monde. Ma génération a été privilégiée. Celle de Théo et toutes celles qui l’ont précédée ont souvent connu la guerre. Madeleine et Bernard l’ont connue aussi. Bernard a été appelé pour la guerre d’Algérie… Je me souviens avoir vu Maman pleurer dans la cuisine le jour de son départ(34) au printemps 1959. Madeleine devait se marier au mois de septembre suivant, Bernard ne réussissant pas à obtenir de permission, la date fut retardée d’un mois pour qu’il puisse assister à son mariage.

1959 : Madeleine, Théo, Robert, Joseph, Anna, René, (Bernard est en Algérie).

1959 : Madeleine, Théo, Robert, Joseph, Anna, René, (Bernard est en Algérie).

(34) Je me souviens aussi de son retour d’Algérie, le 3 mai 1961. Je rentrais de l’école avec René et Robert. Nous étions pressés de le revoir. Arrivés à l’entrée du village de La Touche, nous avons croisé Rémy au volant de sa Peugeot 203. Il partait avec Théo et Maman, ses beaux-parents, à la rencontre de Bernard qui venait d’être victime d’un accident de la route. Deux jours plus tôt, il terminait son service militaire et prenait le bateau à Oran. Ensuite, il montait dans le train à Marseille et rejoignait la Bretagne. À son arrivée à la gare de Rennes, il rencontra son cousin Alfred Guibert qui lui prêta sa mobylette. Sur la route, au lieu-dit "Bout-de-Lande" en Laillé, là où habitent actuellement son frère René et sa belle-sœur Monique, il succomba à la fatigue et alla au fossé. Il s’est réveillé à l’hôpital, où il est resté neuf jours. Le lendemain, je suis allé le voir. J’ai vu aussi sa quille (symbolisant la fin de son service militaire) pendue à la tête de son lit…

Théo est grand-père pour la 1ère fois

Nous sommes un soir de décembre 1960. Maman est chez sa fille Madeleine qui attend son premier enfant. Théo, René, Robert et moi-même venons de souper (Bernard est en Algérie)… Nous faisons la causette, assis devant la cheminée, lorsque vers 22h00 une Renault 4L arrive dans la cour. C’est Théophile Prunault. Victor Tessier est avec lui et il dit en entrant : « Théophile, te voilà grand-père ! » Théo répond : « Toi aussi Victor !» En effet, il est le beau-père de Madeleine et par conséquent, lui aussi, il est grand-père de Michel, le nouveau né…

L’arrivée de la télévision

Avant, chez nous y’ avait pas la télé... Le mercredi soir, nous faisions deux kilomètres à pied pour aller voir "la Piste aux étoiles", chez Rémy et Madeleine, au bourg.

Théo et Maman ont eu leur premier téléviseur en 1962. Une mini-révolution pour nous, leurs enfants, qui avions contribué non pas financièrement mais en les incitant fortement. Le soir, en revenant de l’école, nous faisions régulièrement l’inventaire des antennes installées sur le toit des maisons. Chaque fois qu’un nouveau mât était repéré, nos parents en étaient informés. Un soir, au retour de l’école, nous étions dans la cour et c’est eux qui nous ont dit : « Levez la tête et regardez sur la cheminée ! » L’antenne était posée. Nous avons ouvert la porte de la maison puis, après avoir admiré le poste, nous avons appuyé sur le bouton et l’image est arrivée... Une seule chaîne, en noir et blanc, mais nous avions la télé !

Qu’importe le flacon…

Du cidre, Théo en faisait beaucoup car c’était la boisson de tous les jours. Même petits, nous buvions du cidre… Il en donnait aux amis, aux pêcheurs qui passaient la journée au bord du Semnon, aux chasseurs qui s’arrêtaient lorsqu’ils traversaient le village. Le dimanche, en l’absence de Théo et de Maman, il n’était pas rare que des chasseurs aillent au cellier pour boire, dans l’unique verre posé sur le fût de quatre barriques, le cidre de la fraternité. Pour signer leur passage, ils déposaient sur le tonneau et à côté du verre, soit un lapin, un lièvre, une perdrix ou un pigeon que Maman préparait à son retour et que nous mangions dans la semaine. Bien souvent, il fallait attendre le dimanche suivant pour connaître le nom des donateurs.

En décembre 1971, à La Touche, de gauche à droite : Bernard Guiheux, André Maleuvre, Alain Guiheux, Rémy Tessier, René Aulnette.

En décembre 1971, à La Touche, de gauche à droite : Bernard Guiheux, André Maleuvre, Alain Guiheux, Rémy Tessier, René Aulnette.

À la guerre comme à la guerre…

En rentrant de la forge de René Lemoine, avec des chaînes d’attelage à chevaux sur le guidon de son vélo, Théo a fait une chute brutale sur la route, en face du Gui-Aubert, à environ trois-cents mètres de sa maison. La fourche avant du vélo cassa sous le poids du chargement et il se retrouva au sol avec un visage bien abîmé. Apprenant la nouvelle quelques jours plus tard, L’abbé Joseph Loisel lui dit : « Il fallait vous mettre en boule. » « J’y ai pensé mais je n’ai pas eu le temps…, » répond Théo.

Ça sent le brûlé…

Théo portait souvent un chapeau pour les grandes cérémonies. Le jour du mariage de René et Monique, en entrant dans la salle où a lieu le repas, il enlève son chapeau de feutre et le pose délicatement sur une applique murale. L’applique a deux ampoules. Tonton Jean a, lui aussi, un chapeau de feutre. Il fait le même geste que son frère. À la tombée de la nuit, quelqu’un juge utile d’allumer la lumière. L’une des deux ampoules est grillée… Le chapeau Théo est miraculé, celui de Tonton Jean rend l’âme.

Monique et son beau-père Théo.

Monique et son beau-père Théo.

Théo et Anna quittent La Touche

Noël 1973 : Théo et Maman s’en vont habiter au bourg. Ils sont à la retraite depuis trois ans lorsque Théo déménage de La Touche où il vit depuis le jour de sa naissance, à l’exception de ses années passées au service militaire et à la guerre. Sa maison appartient toujours à la famille, il aura la possibilité d’y revenir. C’est Robert, le plus jeune de ses enfants, et sa femme Françoise qui en sont, désormais, les propriétaires. René, premier de ses enfants d’après-guerre, et sa femme Monique possèdent les annexes qui vont bientôt être transformées en habitation.

Au bourg, Maman retrouve la maison de son enfance, maison que ses parents ont fait construire lorsqu’elle avait trois ans. Elle a été aménagée le jour où Eugène, frère cadet de Maman, a fait ses premiers pas. Soixante ans plus tard, le jour fixé pour que Maman et Théo viennent y habiter, Eugène meurt… Ils ne viendront que la semaine suivante.

1er août 1982  à 12h30 sur les marches de l’église de La Bosse-de-Bretagne : 1er rassemblement décennal des descendants de  René et Perrine Aulnette (grands-parents de Théo).

1er août 1982 à 12h30 sur les marches de l’église de La Bosse-de-Bretagne : 1er rassemblement décennal des descendants de René et Perrine Aulnette (grands-parents de Théo).

1er août 1982  à 14h00 sur le stade de football de Pancé : 1er rassemblement décennal des descendants de  René et Perrine Aulnette (grands-parents de Théo).

1er août 1982 à 14h00 sur le stade de football de Pancé : 1er rassemblement décennal des descendants de René et Perrine Aulnette (grands-parents de Théo).

Les Noces d’or

Le 5 octobre 1985, Théo et Maman fêtent leurs 50 ans de vie commune. Ils sont reçus à la mairie par le maire, Michel Cosson, qui procède à la lecture de l’acte de mariage. Les heureux jubilaires entourés de leurs cinq enfants et de leurs conjoints, de leurs quinze petits-enfants, de nombreux parents et amis, se rendent à l’église où une messe d’action de grâce est célébrée par l’abbé André Bruel, recteur de la paroisse. À l’issue de la cérémonie, un vin d’honneur est servi à la salle du patronage. Ensuite, les invités se rendent au restaurant "Michel Métayer" à Janzé.

Samedi 5 octobre 1985.

Samedi 5 octobre 1985.

Anna et Théo le 5 octobre 1985.

Anna et Théo le 5 octobre 1985.

Anna et Théo le 12 mai 1988.

Anna et Théo le 12 mai 1988.

À l’aube de ses 90 ans, Bernard Chevrel se souvient…

  • Au cours de l’été 1935, deux amoureux sont venus chez nous pour inviter mes parents à leur mariage prévu pour le 1er octobre. C’était Théophile Aulnette de La Touche et Anna Aulnette du bourg.

En effet, mon père était cousin germain de Théo et ma mère était cousine germaine de Frédéric, le père d’Anna. Quel a été le sujet de leur conversation ? Je ne sais pas… en tout cas il y avait de l’ambiance, de la joie.

Enfant, à l’écoute, j’ai pensé que c’était des histoires d’amour. Rayonnants, ils sont repartis suivre leur chemin. Le jour du mariage, mon père a joué la messe (accompagné les chants à l’harmonium). J’avais neuf ans et neuf mois, j’étais choriste.

  • La force de Théo : Lors des battages, mon père et moi avions la responsabilité de faire les paillers. Théo était au bout du monte-paille, à la réception de la paille. Au lieu de nous la passer par fourchées raisonnables, il attendait qu’il y ait un très gros tas et, avec force, il nous envahissait avec des fourchées les plus grosses possibles… ambiance.
  • Le départ de Théo, le dernier… Le 27 juin 1989, j’étais à mon étang. Rémy Tessier (voisin) s’approche de moi et me dit : « Mon beau-père vient de mourir, peux-tu venir ? » Oui bien sûr. Nous sommes rentrés par l’allée de ses pommiers. Attristé, il me déclara : « Ah ! J’aimais beaucoup mon beau-père... » Arrivé sur les lieux, Anna était bouleversée. Avec l’intention de la consoler, je lui ai dit quelques phrases en rapport avec sa foi.

Alfred Morel, le voisin, est venu m’aider. Avec une échelle et une planche sur les barreaux, nous avons fait un brancard. Théo est mort en travaillant, dans son jardin jouxtant sa chambre. Nous l’avons posé par le brancard pour le passer, par la fenêtre, dans sa chambre. Là, j’ai eu l’honneur de lui faire sa dernière grande toilette.

À l’enterrement, les deux grandes familles, allant des plus proches jusqu’aux petits cousins, étaient présentes et unies. J’ai joué de l’harmonium à la messe avec des chants d’espérance. Théophile, à Dieu.

L’ultime étape

midi, après déjeuner, Théo et Maman font régulièrement la pause-café en alternance avec Elise, Emma et Georgette (voisines). Le 27 juin 1989, il fait chaud. Ils dérogent à la règle et vont se reposer. Après la sieste, ils prennent un café en tête à tête. Ce sera le dernier… Madeleine, qui habite tout près, vient leur rendre une visite de routine : « Eh ben, vous ne vous embêtez pas ! » dit-elle en plaisantant. « En veux-tu un ? » répond l’un d’eux…

La température a baissé. Ils décident d’aller au jardin. Théo bine le poireau. Maman arrache une plante dans un massif à quelques mètres et fait : « Mon dieu, que la terre est dure. » Théo traverse l’allée du jardin et vient à son secours. À peine a-t-il posé le pied sur la pelle qu’il tombe à la renverse dans les fleurs. Il est 17h00…, il décède quelques minutes plus tard. Bernard est sur la route avec son camion. Etant de passage à Rannée, il s’arrête à La Roche. Denise, qui vient d’être avertie, lui annonce la triste nouvelle. Elle me prévient ensuite sur mon lieu de travail. C’est dur d’apprendre la mort de son père…

À ses obsèques, 17 drapeaux d’anciens combattants forment un demi-cercle, dans le chœur de l’église de la Sainte-Trinité à La Bosse. Après la cérémonie, c’est sous la pluie que les drapeaux défilent dans le cortège conduisant au cimetière. 17, comme si chacun était là pour représenter un des 17 jours durant lesquels Théo a marché avec la faim au ventre, au début de sa captivité. Parmi les porteurs de drapeaux, il y a Aristide Douessin de La Couyère qui, né comme Théo en 1910, mobilisé comme Théo en 1939 et libéré comme Théo en 1945, vivra jusqu’en 2015.

Fin 1989 : Théo n’est plus là pour se réjouir de la chute du mur de Berlin.

Mars 1988 : Théo, 78 ans, et son fils Joseph ,39 ans.

Mars 1988 : Théo, 78 ans, et son fils Joseph ,39 ans.

Septembre 1992 : Michel (l’aîné) et Ludo (le plus jeune) des petits-enfants de Théo.

Septembre 1992 : Michel (l’aîné) et Ludo (le plus jeune) des petits-enfants de Théo.

25 ans se sont écoulés depuis la disparition de Théo…

Mardi 7 avril 2015 : Ludo, 33 ans et Joseph (son père), 66 ans.

Mardi 7 avril 2015 : Ludo, 33 ans et Joseph (son père), 66 ans.

VIII – UN PERIPLE EN AVRIL

UN LIVRE A NOEL

Si les copains de Théo, Alphonse Venisse de Folligny et Achille Heddebaux de Nielles-lès-Calais, n’avaient pas donné suite aux courriers envoyés à leur adresse le 1er novembre 1979, Georg Claus, de Blankenheim (Hesse – Allemagne) n’aurait pas été sollicité trois semaines plus tard.

Si Georg Claus n’avait pas répondu à la lettre qui lui a été envoyée le 21 novembre 1979, le voyage en famille d’août 1980, le périple à vélo d’avril 2015 et la publication du livre intitulé « Sur les pas de Théo ! » n’auraient jamais été réalisés.

Comment m’est venue l’idée de faire un périple à vélo

C’est en marchant avec Denise, le dimanche 9 février 2014 sur un front de mer aux Sables-d’Olonne, que mon projet prend racine. Plus qu’un projet, c’est un défi !

Nous faisons la causette lorsque, spontanément, l’idée me vient : Si, soixante-dix ans après la libération de mon père, ancien prisonnier de guerre, je faisais un périple à vélo pour lui rendre hommage ?

Mon objectif est clair :

  • Je partirai le 1er avril 2015 de Sontra où il a été libéré le 1er avril 1945…
  • J’atteindrai La Bosse-de-Bretagne le 24 avril 2015, là où il est revenu le 24 avril 1945.

J’ai un an pour m’entraîner. Ça me semble réalisable mais, je dois prendre conscience qu’au moment où je m’engagerai dans ce challenge, j’aurai soixante-six ans. Et, je ne dois pas oublier que la dernière fois que j’ai fait du vélo, j’en avais trente-trois.

Tout en étant dans ma bulle, je continue à marcher avec Denise, en me cantonnant à répondre à ses questionnements sans, toutefois, continuer à alimenter la conversation. L’heure du déjeuner arrive ; nous sommes au restaurant et le dessert est servi quand je lui annonce : « J’ai un projet ! » « Raconte, » me dit-elle. À peine ai-je décrit le décor qu’elle me fait : « Encore un truc farfelu ! » Et pourtant, même si mon idée ne fait que germer, j’ai déjà la quasi-conviction qu’elle ira à son terme. Hier, nous nous sommes arrêtés chez Rémi et Germaine (ma marraine), à Bretignolles-sur-Mer. Je n’ai pas su quoi répondre quand ils m’ont demandé : « Que vas-tu faire maintenant que te voilà à la retraite ? » Eh bien maintenant, je sais !

Cinq semaines passent et, avec nos enfants et petits-enfants, nous fêtons mon 65ème anniversaire. Aucun d’eux n’a eu écho de mon "truc"... Là encore, c’est au dessert que je dévoile le sujet qui me tient à cœur, sujet qui suscite trois commentaires :

  • Virginie : « Papa, c’est un beau défi, mais tu vas devoir t’entraîner sérieusement car tu ne pratiques aucun sport. »
  • Laetitia : « Il va falloir que tu te fasses des tests d’efforts avec, peut-être, un suivi médical. Tu n’as plus vingt ans. »
  • Ludovic : « Je n’ai pas un métier qui me permet de prendre vingt-quatre jours de vacances en avril, sinon j’aurais fait le périple avec toi. » Il poursuit : « Si tu veux bien, je t’accompagnerai pendant une semaine. »

Les conjoints se contentent de prêter l’oreille et les petits-enfants de réclamer le dessert…

La proposition de Ludo me va droit au cœur. Non seulement je l’accepte mais je la reçois comme un cadeau !

Deux jours après avoir cessé mes fonctions électives, et un an avant de démarrer mon périple, j’enfourche mon vélo. Un entraînement de douze kilomètres suffit pour que je rentre sur les rotules. Cette première sortie est révélatrice. Je vais devoir faire travailler ma tête et mes jambes, être assidu et tenace jusqu’au jour J.

Ayant été pendant plus de trente ans sans pratiquer le vélo, je suis contraint de rouler progressivement, sans surpasser mes capacités. J’ai une année pour me préparer, ça me paraît jouable…

J’atteins mes objectifs au cours de l’été, ce qui m’incite à rallonger mon trajet initial. Partant du lieu où Théo fut libéré, plutôt que de rallier directement son domicile, je passerai dans tous les lieux où il a séjourné durant la guerre : en France, en Belgique et en Allemagne. Je valide mon nouvel itinéraire fin août 2014, lors de la création de mon blog : www.surlespasdetheo.com 

75ème anniversaire

Vendredi 5 septembre 2014, je suis chez Robert et Françoise à La Touche, dans la maison natale de Théo et me réveille dans la chambre où il a dormi, la nuit qui a précédé son départ à la guerre. Après une douche et un bon petit-déjeuner, à 6h00, j’enfourche Tino(35) (mon vélo) et prends la route qui rejoint Argentan. C’est là-bas, à la caserne Molitor (aujourd’hui démolie) que Théo fut embrigadé le 5 septembre 1939.

Une demi-heure après avoir quitté La Touche, je suis entre Tresboeuf et Janzé, au lieu-dit "La Croix", sur la commune de La Couyère. Le jour n’est pas levé ; la météo est clémente ; la brume suinte sur mon maillot ; la journée s’annonce belle... Je m’imagine déjà, atteignant mon but quand, curieusement, alors que je suis seul avec Tino, j’ai une crise de fou rire… Heureusement, ça ne dure pas !

Je pédale toute la journée, hormis quelques courtes pauses dont une au bord du lac de Bagnoles-de-l’Orne où je rencontre André et Jacqueline Derouet, un couple d’amis. 18h00, arrivée à Argentan, 184,5 km parcourus... Je suis reçu à l’Hôtel de ville par Pierre Pavis (Maire), Jean-Louis Carpentier (Conseiller-Général) et Maria Cuguen (Déléguée au Comité de Jumelage(36)). Après un moment d’échange, nous nous rendons sur le site où se trouvait la caserne puis nous allons dîner, Jean-Louis, Maria et moi-même, au "Bistrot de l’Abbaye". Enfin, c’est chez Claude et Odile Sineux, anciens exploitants de l'EARL des "Aulnettes", à Sarceaux, que je passe une nuit reposante et bien méritée.

Samedi 6, avec Tino, je rebrousse chemin, direction Rannée. Passé Bagnoles-de-l'Orne, j'aperçois un cycliste dans mon rétroviseur. Petit à petit, il s’approche de moi. À l’entrée de Couterne, il me dépasse et, très vite, sa silhouette s’efface de mon champ de vision. Je me dis: « C'est normal, il est plus jeune que moi. » Peu de temps après, je l’aperçois de nouveau, en danseuse, grimpant une côte. Son chargement (abracadabrant) m’incite à surpasser mes capacités, un court instant, afin de revenir à sa hauteur. Je réussis et je l’interpelle pour savoir d’où il vient et où il va. Il me dit : « J’ai un principe : avant de répondre, je photographie mon interlocuteur. » Il me prend de profil et je suis dans sa boîte. Nous posons pied à terre à la pancarte indiquant la limite entre l'Orne et de la Mayenne, puis nous bavardons pendant une vingtaine de minutes. Je suis face à un cycliste chevronné, baroudeur et hors norme. Canadien, la quarantaine, il se prénomme Keith et son aventure est fantastique. Il me dit être parti de Toronto le 26 avril 2010 (nous sommes le 6 septembre 2014) et parcourir le monde, sans la moindre idée sur la date à laquelle il retournera chez lui. Il précise toutefois : « Si je veux fonder une famille, il faudra peut-être que je songe à rentrer... » Nous troquons nos adresses électroniques et nous reprenons la route, chacun à notre rythme. Par sympathie, j’invite Keith à me précéder...

Au milieu de l’après-midi, il fait chaud et ma gourde est vide. En traversant le bourg de Chailland, je m’adresse à un jeune couple qui se fait un plaisir de la remplir. Je reprends la route et, à La Baconnière, Bernard Chevrier voisin et ami, arrive à ma rencontre. Il m’accompagne durant les cinquante derniers kilomètres. Bernard est un habitué des grandes sorties à vélo et un mordu de la vitesse. Il accepte cependant de se mettre à mon rythme.

Tard dans la soirée, je reçois un message de félicitations de Charlotte et Valou, le couple de Chailland. Ils avaient repéré l’adresse de mon blog, tatouée sur la monture de mon vélo. Sympa !

Théo avait l'habitude de faire le pain pour sa famille mais, le dimanche après la messe, il en achetait un qui était artisanal pour marquer la différence avec les autres jours de la semaine.

Le mardi 5 septembre 1939, avant de partir pour sa mobilisation à Argentan, Théo entre au dépôt de pain chez la mère Chapon et, bien que ce ne soit pas dimanche, il achète un pain de trois livres.

  • Théo: « Voulez-vous bien me le couper en deux ? »
  • La mère Chapon: « Pourquoi veux-tu que je le coupe en deux ? Tu ne me le demandes pas d'habitude. »
  • Théo: « Parce-que je vais en manger la moitié en allant et l’autre moitié en revenant... »

Théo savait pertinemment qu'il quittait La Bosse pour longtemps. Il montrait une vaillance qui n'était qu'artificielle... (Source : Gustave Chapon).

Le vendredi 5 septembre 2014, en partant à vélo à Argentan et en pensant à Théo, j’ai déposé dans ma sacoche un pain de trois cents grammes fabriqué par Bertrand Requet, artisan boulanger.

  • J'en ai mangé la moitié en allant à Argentan.
  • J’ai mangé l’autre moitié en rentrant d'Argentan.
Le Livre !

35) J’ai attribué le nom de Tino à mon vélo (noir) en souvenir de Tino, le chien (noir) que possédait mes parents lorsque le jeudi de l’Ascension 1959, à 10 ans passés, grâce à la ténacité d’Arsène (cousin et voisin de Théo), j’ai enfin appris à pédaler. Le chien avait un collier portant l’adresse de Théo. Mon vélo a une plaque portant le matricule de Théo.

 (36) Argentan est jumelée avec Rotenburg an der Fulda, près de Blankenheim.

Rencontre avec le maire de Sontra à Vimoutiers

Après avoir découvert que la ville de Vimoutiers était jumelée avec celle de Sontra, ville où aura lieu le départ de mon périple à vélo, je contacte Michel Geslin, président du Comité de Jumelage. Le déclic !... Il est séduit par mon projet, d’autant plus qu’il a aussi la casquette de secrétaire du club cyclotouriste vimonastérien. À peine l’ai-je informé qu’il avise le bourgmestre de Sontra, Karl-Heinz Schäfer, ainsi que celui qui va lui succéder le 1er novembre, Thomas Eckhardt. Quelques jours passent et Michel m'informe que Karl-Heinz participera à la Foire de la Pomme, à la mi-octobre. Il m'invite à m’y rendre, en prétextant que l'occasion est unique pour créer un premier contact. Je me dis : Faut pas rater ça ! Je réponds positivement. Pour la traduction, il se met en relation avec deux Allemands très impliqués dans le comité de jumelage, à savoir Friedrich Wilkening et Norbert Kapinus.

Arrive le 17 octobre. J’ai rendez-vous à 16h00, à Vimoutiers, avec Karl-Heinz et Friedrich. C’est au Stop Bar que nous anticipons sur la façon dont pourra être organisé mon départ de Sontra. Au fil de la discussion, j’observe que les représentants de la ville où Théo a retrouvé la liberté sont très sensibles à la démarche que représente mon défi. Je remarque aussi que Friedrich, l’un des membres à l’origine du jumelage, sera un interprète sur qui je pourrai compter. Je n’ai, par conséquent, pas de soucis à me faire, surtout si je compare avec le voyage de 1980. J’avais appris seulement quelques mots en allemand et je les ai très vite oubliés. Après un petit tour sur le terrain de la foire, je suis convié à dîner chez Michel et Nicolle Geslin, en compagnie de plusieurs membres du Comité. La soirée est bien avancée lorsque je m’en vais dormir au domaine du Vitou.

Le lendemain matin, j’assiste à l’inauguration de la 72ème Foire de la Pomme à laquelle j’avais été convié. Mieux encore, pour le déjeuner, j’ai une place réservée avec les officiels ! Ceux que j’ai rencontrés hier avec, entre autres, les maires de deux autres villes jumelées avec Vimoutiers : Macolm Connolly, de Fordingbridge en Angleterre et de Daniel Vanderlick, de Châtelet en Belgique. Ensuite, nous retournons sur la foire et, au moment où je m’apprête à quitter le cœur du Pays d’Auge, Karl-Heinz me fait comprendre qu’il n’exclut pas de monter sur son vélo le 1er avril pour faire les premiers kilomètres avec moi. Daniel me promet qu'il sera à Bruxelles le 7 avril, pour m'encourager quand j'arriverai avec mon vélo sur la Grand-Place. Michel confirme qu’il sera là pour m’accueillir lorsque, le 21 avril, je ferai étape ici à Vimoutiers. Aucun des trois ne pédalera à ma place, mais leur implication morale renforce ma motivation et ma détermination à réaliser mon projet.

Le témoignage d’un ancien prisonnier du stalag de Théo

Un matin de l’automne 2014, en faisant des recherches sur le stalag IX-A, je découvre qu’un certain Albert Plessis, né en 1917 et habitant Avranches, a été interné au même stalag que Théo. J’appelle à tout hasard et c’est Madame qui me répond : « Il est à côté de moi, il prend son petit-déjeuner, je vous le passe, » me dit-elle. Et me voilà, communiquant « en direct » avec un ancien prisonnier du stalag de Théo. Spontanément, il m’invite à aller le rencontrer.

C’est à vélo que j’arrive à son domicile le 3 novembre, en début d’après-midi, après avoir pédalé de Rannée à Saint-James sous une pluie glaciale et fini le trajet avec seulement quelques saucées. Je remercie Albert et son épouse pour m’avoir proposé cette entrevue que je qualifie comme étant déterminante. Albert me dit : « Quand on est un ancien prisonnier de guerre, on doit savoir accueillir…» Je lui demande comment va sa santé. Il me répond en blaguant: « Je vais comme un jeune homme qui vient de boire son café ! »

Albert et Théo n’ont vraisemblablement jamais discuté ensemble, cependant ils ont tous deux vécu l’humiliation de la guerre en tant que prisonniers au stalag IX-A de Ziegenhain.

Affecté au 39ème régiment d’infanterie à Rouen en 1938, Albert rejoint la Légion étrangère l’année suivante, selon son bon vouloir. Il encadre alors des Allemands, des Espagnols, des Italiens et des Polonais ayant fui le fascisme. Le 6 juin 1940, alors qu’il stationne avec son groupe à Niévroz, dans l’Ain, il est appelé pour aller au combat sur le Chemin des Dames.

Peu de temps après son arrivée à Vailly-sur-Aisne, son régiment se trouve encerclé par les Allemands. Albert est blessé en recevant une balle au talon alors qu’il garde le pont enjambant la rivière, à l’entrée sud de l’agglomération. Ne pouvant se relever, les Allemands menacent de l’abattre. Il a le pistolet sur la tempe, lorsqu’un de ses camarades le prend sur son dos et l’éloigne du danger. L’ordre est alors donné de le conduire à l’infirmerie la plus proche. C’est ainsi que deux soldats allemands le transportent sur leurs épaules après l’avoir allongé sur un support de fortune constitué de leurs deux fusils.

Conduit à l’hôpital de Laon, il reste un peu plus de trois semaines. De là, il est envoyé dans divers lieux d’Allemagne et exerce différents métiers : maçon, cultivateur, bûcheron... Suite à des problèmes de santé, il passe quelques jours à l’hôpital militaire de Treysa et, ensuite, il se rend à pied et en escorte au camp de Ziegenhain.

La convention de Genève exempte les officiers et sous-officiers de travaux. Albert avait été nommé sergent au combat, mais il n’a rien pour le prouver à son arrivée au stalag. Contraint à vivre dans la clandestinité, il se camoufle dans l'infirmerie afin d’échapper aux travaux forcés. Ne figurant pas sur la liste des prisonniers, il est privé de la ration de nourriture quotidienne. Il passe la plupart de son temps à faire des caricatures qu’il échange discrètement avec ses camarades contre du pain et des victuailles.

Les mois passant, vivre en cachette devient de plus en plus insupportable et surtout de plus en plus risqué. Albert décide d'aller demander de l’aide à François Mitterrand, lui-même interné au stalag (matricule 27716) et responsable du fichier des prisonniers. Sa requête reste sans suite.

Stalag IX-A de Ziegenhain : rue principale du camp.

Stalag IX-A de Ziegenhain : rue principale du camp.

Albert portait toujours sur lui la plaque de guerre sur laquelle était gravé son numéro de matricule : 46642. Il était inscrit deux fois explique-t-il : « Ceux qui comme moi ont eu la chance de résister à cette terrible guerre sont revenus avec l’intégralité de la plaque. Pour ceux qui ont perdu la vie au combat, une partie a été adressée à la famille et l’autre est restée sur les lieux de la sépulture. »

Albert a beaucoup de souvenirs de Ziegenhain. Un événement l'a marqué profondément, l’arrivée des soldats russes prisonniers au stalag en décembre 1941 : « Les Allemands nous avaient fait rentrer dans nos baraquements en nous ordonnant de fermer les fenêtres car ils avaient honte en voyant ces Russes, avec des corps aux os saillants, arriver dans le camp. Ils ne voulaient pas que nos regards se tournent vers eux. Chaque matin, des prisonniers étaient chargés de déshabiller les Russes morts au cours des vingt-quatre heures précédentes, de les passer par la fenêtre, de les charger sur des chariots, de les conduire dans une forêt située à proximité et de les jeter dans une fosse commune. »

En septembre 1979, Albert a refait en voiture, avec son épouse Marcelle, son parcours de captivité. Ils se sont rendus aux endroits où se sont déroulées toutes ces atrocités. En évoquant ces moments douloureux, tous deux parlent de leur « pèlerinage du souvenir ».

Pacifiste convaincu, Albert a exprimé le souvenir de ces prisonniers russes amaigris en sculptant sur bois. Il a réalisé plus d'une centaine de statuettes afin d’immortaliser la méchanceté humaine. L’une d’entre elles est exposée au musée de Trutzhain. Elle est dédiée à l’insoutenable vision de l’arrivée des soldats russes au stalag IX-A de Ziegenhain.

En quittant Albert et Marcelle, je leur promets que lorsque j’arriverai, avec mon vélo, devant la sculpture représentant les trois soldats russes, je leur téléphonerai.

3 novembre 2014 : Albert Plessis, chez lui à Avranches, au guidon du vélo qui roulera sur les pas de Théo du 1er au 24 avril 2015.

3 novembre 2014 : Albert Plessis, chez lui à Avranches, au guidon du vélo qui roulera sur les pas de Théo du 1er au 24 avril 2015.

Teillay – Saint-Brieuc en train

Théo a vingt et un ans, lorsqu’il est appelé sous les drapeaux pour effectuer son service national obligatoire. Le 15 avril 1931, une valise en bois à la main, il monte dans le train à la gare de Teillay et s’en va servir les forces armées, à la caserne Charner de Saint-Brieuc, son lieu de réquisition. Il sait que le régiment va lui prendre deux années de sa vie mais il ignore que, plus tard, la guerre va lui en voler presque six autres.

Rannée – Saint-Brieuc à vélo

Ce matin, 9 février 2015, un an après la naissance de mon « idée farfelue » et à J-50, j’enfourche mon vélo et je m’en vais à Saint-Brieuc(37) en effectuant un petit crochet pour rencontrer une célébrité. Sur le trajet, je fais une pause d’une demi-heure chez des cousins à Gévezé, Albert et Andrée Coquelin.

C’est à 13h30 que j’ai rendez-vous avec Bernard Hinault, chez lui à Calorguen. Deux arguments m’ont incité à faire le détour :

  • Théo a donné huit années de sa vie, je peux faire un effort en me rallongeant de huit kilomètres.
  • Bernard Hinault accepte de me recevoir chez lui, l’occasion ne se représentera sans doute jamais.
Bernard Hinault pose près de Tino !

Bernard Hinault pose près de Tino !

Je suis reçu par un grand champion. Hinault est l’un des deux Français et le seul Breton à avoir remporté cinq fois le Tour de France. Bernard est aussi le dernier Français vainqueur du Tour. C’était il y a trente ans !

Les yeux braqués sur Tino, j’explique à Bernard Hinault que, pour rendre hommage à mon père, je prépare un périple et non une course à vélo. Il m’encourage en répliquant:

« Vous avez raison, ne prenez pas de risques. Faites-vous plaisir avant tout ! »

Maintenant, je me rends sur la place de l’église de Plélan-le-Petit. Yves Clément, cycliste expérimenté, m’attend. Ami, il s’est proposé pour faire les cinquante-cinq derniers kilomètres avec moi. Il sait d’où je suis parti et où je vais, mais il ne sait pas de chez qui je viens. Nous venons d’entrer dans Yffiniac lorsqu’il me dit : « Joseph, j’ai quelque chose à te montrer. Regarde à gauche… » Je vois une fresque avec le portrait, grandeur nature, de Bernard Hinault (natif de cette commune) sur le pignon d’une maison. Sans faire le moindre commentaire, je continue à pédaler.

Je rentre dans Saint-Brieuc et à 19h15, bien après la nuit tombée, je suis dans la cour de la caserne Charner où, il y a longtemps, Théo fut incorporé dans le 71ème régiment d’infanterie.

Maintenant, Yves et sa femme Christine m’hébergent gracieusement chez eux, à Lamballe. Ils ont convié un couple d’amis, que nous avons en commun, pour le dîner : Sébastien Couepel, connu comme le loup blanc, et sa femme Madeleine. Ils habitent à Andel, tout près d’ici. Au moment où Yves évoque notre passage près de la fresque à l’effigie du grand champion, je sors malicieusement la photo prise à Calorguen…

C’est seulement à ce moment qu’Yves comprend pourquoi je suis resté muet à Yffiniac.

Après une bonne nuit et un petit-déjeuner copieux, il ne me reste plus qu’à rentrer. Quelques problèmes de dérailleur et un vent de face me font prendre du retard. Je n’arrive qu’à 14h00 chez Alfred et Marie-France Guibert (fils et belle-fille de Tante Elise, sœur de Théo), à Saint-Gilles, où je suis attendu pour le déjeuner. J'ai un moyen de transport super-économique et de surcroît, je suis logé et nourri partout où je passe !

(37) Papy, tu es allé à Saint-Brieuc en vélo… ça devait être long, car en voiture c’est déjà long. Bravo Papy ! (Suzanne)

IX – FRANCE – ALLEMAGNE

Dimanche 29 mars 2015

J-3, il est 7h00. Piloute(38), d’une capacité de six places, s’éloigne de Rannée, pavoisée aux couleurs du périple, avec à son bord : Robert (le pilote) et sa femme Françoise, Denise et moi-même. Au même moment, René et Monique partent de Laillé. Ils passent prendre Bernard et Danielle à Chartres-de-Bretagne. Un peu plus tard, nous nous rejoignons sur l’aire de repos des Chaudonnes (sur l’A 11). Jean-Yves Aulnette (cousin Lavallois, neveu de Théo et fils de Tonton Jean) m’appelle : « Il y a un très bel article dans Ouest-France ce matin ! »

Qu’il est long, qu’il est loin ton chemin, papa

Qu’il est long, qu’il est loin ton chemin, papa

À 10h45, nous entrons dans la cour de Ludo et Angélique à Bailly-Romainvilliers, chez qui nous déjeunons avant l’heure. Dès 13h00, nous repartons après avoir chargé le vélo que Ludo retrouvera lorsqu’il nous rejoindra, en train, à Cologne (Köln). Il s’est engagé à pédaler pendant six jours avec moi.

À Hermonville, nous nous arrêtons pour dire bonjour à Amélie Lahaye, rencontrée à Cuirieux lors de notre voyage avec Théo en 1980. Sa fille, Françoise Carlier, est présente… Quelques minutes d’arrêt sur l’aire de Verdun (sur l’A 4) : Piloute a soif…

À 19h00, nous stationnons pour la nuit à l’auberge de jeunesse de Trèves où nous avons rendez-vous avec Joachim Schütze, historien et ancien directeur de l’enseignement au Rectorat. Aujourd’hui à la retraite, il est président de l’Association Franco-allemande de Trèves. Joachim nous offre le dîner dans un restaurant typique de la ville. Il nous explique ce qu’est devenu l’endroit où se trouvait le camp de transit, camp dans lequel Théo est arrivé le 6 juin 1940 pour en repartir le soir même.

(38) Nom donné à notre voiture d’assistance en souvenir de la jument douce, de Maman, réquisitionnée pendant l’occupation.

Lundi 30 mars

Je me lève avant mes coéquipiers et je pars, avec Tino, faire une balade de douze kilomètres en longeant la Moselle. Cette distance, égale à celle de ma première sortie (il y a un an), me permet d’atteindre les deux objectifs que je m’étais fixés:

  • Réaliser mon dernier entraînement dans la ville où Théo a transité avant d’être conduit au stalag.
  • Voir s’afficher sur le compteur de mon vélo les 10 000 km que je voulais atteindre pour me préparer à ce défi !

Voilà ma mission de base accomplie, il ne me reste plus qu’à affronter les aléas du périple que je vais entreprendre dans deux jours.

À 9h30, nous retrouvons Joachim Schütze qui nous consacre à nouveau son temps. Après une brève visite de la ville de Trèves, il nous emmène sur la butte du Belvédère, au Petrisberg. C’est là qu’était situé le vaste camp de transit où Théo apprenait le nom du stalag dans lequel il allait être confiné. Cette butte est, aujourd’hui, un quartier résidentiel.

Joachim raconte comment des milliers de prisonniers vivaient dans ce camp. Il nous dit que Jean-Paul Sartre a été enfermé ici, au stalag XII-D, de juillet 1940 à mars 1941 et que, longtemps après, il disait y avoir vécu le tournant de sa vie. Dès la fin de la guerre et pendant une bonne cinquantaine d’années, Trèves a hébergé la deuxième garnison de l’armée française (Versailles était la première) avec plus de douze mille soldats sur plusieurs sites : le Belvédère avec l’Hôpital des Armées André Genet dans lequel se trouve aujourd’hui le Campus II de l’Université de Trèves, le Quartier Castelnau à Trèves-Feyen, le Quartier Castelforte, la caserne Feuvrier et le Quartier Casablanca à Trèves-Nord, le Quartier Bertard à Trèves-Euren et le Quartier Finant Duclos à Trèves-Ouest. Les soldats et leurs familles profitaient de toute une infrastructure (hôpital, magasins, économat, écoles primaires, collège, lycée, restaurants-mess).

Il est 11h00, nous remercions Joachim pour ses précieuses informations. C’est en bravant le froid que nous l’avons écouté avec attention.

Nous sommes à quelques kilomètres de Mecklar, lorsqu’à 16h30, j’appelle Sonia Rudolph à Saint-Apollinaire pour la remercier de son aide. Elle fait partie des personnes qui, après avoir découvert mon blog par hasard, ont voulu soutenir ma démarche. Allemande, vivant en France depuis quelques années, Sonia a longtemps été vice-présidente du Comité de Jumelage reliant la commune de Ludwigsau (dans la Hesse) à celle de Changé dans la Sarthe.

Robert Cavalier attend Piloute et sa troupe à l’entrée de Mecklar. Dès notre arrivée, il nous escorte jusqu’à la salle du Bürgerhaus où nous sommes accueillis par Thomas Baumann (bourgmestre de Ludwigsau, dont Mecklar est l’un des treize quartiers), Wilfried Leiter (le représentant du bourgmestre à Mecklar), Peter Schütrumpf (le président de l’Assemblée municipale), Dieter Mertelmeyer et Joachim Storck  (respectivement président et ancien président du Comité de Jumelage) et un groupe de personnes dont certaines sont membres de ce Comité. C'est avec la complicité du président de Changé, Christian Langoulant, que les premiers contacts ont été établis avec Dieter, son homologue, ici à Mecklar.

Nombreux sont celles et ceux qui depuis plusieurs mois m’apportent leur concours. En guise de remerciement, un dîner les attend, à 20h00, au "Breitenbacher Hof" à Bebra-Breitenbach. Thomas Baumann, Robert et Karin Cavalier, Karl et Heidrun Claus, Thomas et Gaby Eckhardt, Norbert et Annemarie Kapinus, Dieter et Linda Mertelmeyer, Karl-Heinz et Ursula Schäfer, Werner Schwalm, Joachim Storck et Friedrich Wilkening échangent tout au long de la soirée avec Bernard et Danielle, René et Monique, Robert et Françoise, Denise et moi-même. Parmi les invités, nous avons la chance d’avoir des interprètes(39) chevronnés.

C’est parce que Théo a accepté de revenir à Blankenheim en 1980 avec sa famille que je m’apprête à publier un livre intitulé « Sur les pas de Théo ! ». C’est parce que ce soir, à deux kilomètres de Blankenheim, Friedrich et Werner acceptent de le traduire que je m’engage à le faire imprimer non seulement en français mais aussi en allemand.

J’avais demandé à passer la nuit dans le grenier où Théo a dormi durant dix huit mois. Il fait trop froid m’a-t-on dit... Denise et moi, nous dormons chez Thomas et Marlies Baumann. Bernard et Danielle sont logés chez Wilfried et Monika Leiter, René et Monique chez Dieter et Ilona Mertelmeyer, Robert et Françoise chez Joachim et Edith-Helene Storck. Nous remercions tous ces braves gens pour l’accueil qu’ils nous réservent.

 (39) Robert Cavalier, Norbert Kapinus, Werner Schwalm, Joachim Storck, Friedrich Wilkening.

Mardi 31 mars

Avec Thomas Baumann, Peter Schütrumpf, Dieter Mertelmeyer, Joachim Storck, Wilfried Leiter et de nombreuses autres personnes, nous visitons Mecklar et en particulier le bâtiment, devenu habitation, où se trouvait le kommando de Théo. Les propriétaires, Andreas et Natalia Welz, nous font entrer chez eux. Ils nous offrent une liqueur de cerises et insistent pour que nous emportions le reste de la bouteille. Lorsque nous partons, les parapluies sont les bienvenus…

À midi, nous déjeunons chez Karl Claus (petit-fils du patron de Théo) et sa femme Heidrun, à la ferme de Blankenheim où Théo a travaillé du 21 mai 1941 au 1er décembre 1942. Robert Cavalier(40) est présent pour la traduction.

À 14h00, c’est à la mairie de Sontra que nous sommes attendus par Thomas Eckhardt (bourgmestre) et Karl-Heinz Schäfer (bourgmestre honoraire). Thomas et moi-même signons le livre de cuivre :

Le Livre !

Ensuite nous nous rendons au Brodberg, là où était l’usine de minerai qui employait Théo. Elle fut fondée en 1938 sous le nom de Hessenhütte. De nombreux prisonniers y ont travaillé pendant la guerre. Ils étaient encadrés par des Allemands trop âgés pour aller au combat. En rentrant, Karl-Heinz et Ursula nous invitent à prendre le goûter chez eux.

À 18h00, nous arrivons à Heyerode, au domicile de Lieschen Siebald :

  • Elle avait 14 ans lorsque Théo est arrivé à la ferme de ses parents, Karl et Anna-Katharina, en 1941.
  • Elle avait 53 ans quand Théo est revenu, avec sa famille, en août 1980.
  • Elle a 88 ans actuellement et elle se souvient toujours du prisonnier Théo.
1941 : Lieschen, 14 ans  –  2015 : Lieschen,  88 ans.

1941 : Lieschen, 14 ans – 2015 : Lieschen, 88 ans.

J'ai souhaité dormir à Sontra (dans le nord-est de la Hesse), pour cette dernière nuit avant le départ de mon périple, parce que Théo a dormi à Sontra la nuit qui a précédée sa libération. Mon vœu est exaucé. C'est à Heyerode, quartier de Sontra, que Robert et Françoise, Denise et moi-même, sommes hébergés pour la nuit. Mieux encore, c’est chez Lieschen Siebald (née Claus et petite-fille du patron de la ferme où Théo a travaillé à Blankenheim), habitant ici depuis plusieurs décennies, que nous dormons.

Lieschen est ravie de recevoir les enfants de Théo chez elle. Toutefois, pour le dîner, elle est aidée par ses petits-enfants. Anja Holzhauer (sa petite-fille) et son mari Stephan ; Jörg Heinzerling, frère d’Anja (son petit-fils) et sa femme Kathrin, se dévouent pour leur grand-mère… ainsi que pour nous. Anja et Jörg pratiquent un peu notre langue, mais ils apprécient la présence de Norbert Kapinus, professeur de français et de sociologie. Il est aussi conseiller municipal à Sontra.

Après le repas, Bernard et Danielle, René et Monique, s’en vont dormir à l’hôtel "Gonnermann" à Berneburg.

 (40) Fils aîné de Margareta, laquelle a assuré le rôle d’interprète ici, en 1980, lorsque nous sommes venus en autocar avec Théo. Margareta a cent-trois ans. Son état de santé ne permet pas que nous puissions la rencontrer.

X – SONTRA – LA-BOSSE-DE-

BRETAGNE EN 24 JOURS

Mercredi 1er avril :

Sontra – Neukirchen

Le Jour J est arrivé ! Il est 7h00, je me lève. Je regarde par la fenêtre et je vois la neige tomber. Le sol est tout blanc. Si seulement c’était un poisson d’avril…

Je prends le petit-déjeuner avec Lieschen, ses petits-enfants et mon comité de soutien. Après les derniers préparatifs, Piloute m’emmène au Brodberg. Arrivé sur place, je dois changer de moyen de transport.

À partir de maintenant : Tino et moi, on fait la route ensemble !

Le départ va être donné simultanément par Thomas Eckhardt (bourgmestre de Sontra) et Bernard (fils aîné de Théo).

  • Thomas brandit le drapeau français.
  • Bernard brandit le drapeau allemand.

Il est 9h00, je démarre de l’endroit où se trouvait l’usine de traitement de minerai de cuivre, dans laquelle Théo a été employé durant ses vingt-huit derniers mois de captivité.

Il y a soixante-dix ans aujourd’hui, c’est ici-même qu’il a franchi la porte de la liberté !

Mercredi 1er avril 2015 à 9h00.

Mercredi 1er avril 2015 à 9h00.

Le temps est exécrable : pluie, neige, tempête, grêle… c’est le déluge. Toutefois, le compte à rebours est enclenché et quoi qu’il arrive, je n’ai pas le droit de débrayer. Thomas Eckhardt pédale à mes côtés jusqu’à sa mairie (3 km). Karl-Heinz Schäfer (son prédécesseur) veut passer le pont de la Fulda avec moi et m’accompagner, ensuite, jusqu’à la gare de Bad Hersfeld (44 km). Il a son billet de train pour le retour.

Une poignée de main ferme avec Thomas sur la place de la mairie de Sontra et je m’en vais au panneau indiquant la rue de Vimoutiers (ville de l’Orne jumelée avec Sontra). Ensuite, conformément à ma promesse, je retourne chez Lieschen, mais cette fois avec Tino. Elle sort son vélo et c’est sous la neige que nous posons ensemble pour la photo souvenir. J’embrasse Lieschen et je continue.

Pendant que je roule avec Karl-Heinz, Roland Cavalier propose, à mes associés, une visite de son ancienne entreprise de menuiserie à Bebra. À 11h30, nous sommes tous réunis sur le pont de la Fulda. Ce pont fut bombardé le jour où Théo, libéré, s’apprêtait à le franchir en camion pour être rapatrié vers la France.

Deux kilomètres plus loin, nous sommes à la ferme de Karl et Heidrun Claus. Karl monte sur son vélo et, lui aussi, m’accompagne jusqu’à Bad Hersfeld. À 13h00, nous avons rendez-vous dans une station pour cyclistes, pour le pique-nique, peu avant Mecklar. Dieter et Ilona Mertelmeyer nous apportent le repas. Nous déjeunons tous ensemble. À peine installés, nous recevons un appel de Georgette et d’André Aulnette(41) : « Nous sommes de tout cœur avec vous ! » disent-ils.

À Bad Hersfeld, Karl-Heinz Schäfer et Karl Claus ont rempli leur contrat. Nous nous disons "au revoir" et je continue, seul mais motivé, en direction de Neukirchen où j’arrive à 18h10. Nous sommes hébergés(42) chez Helmuth Weidemeyer (formateur de professeurs de français et d’anglais et enseignant lui-même, à la retraite) et sa femme Thea. « C’est un honneur de vous recevoir chez moi, » dit Helmuth.

Friedrich Wilkening est à Neukirchen lorsque j’achève ma première étape. Il a voulu être présent bien que je n’aie pas suivi ses recommandations concernant l’itinéraire alors qu’elles m’auraient facilité la vie. Friedrich était déjà là à m’encourager ce matin, sur la ligne de départ, avec Norbert Kapinus et Roland Cavalier.

 (41) Cousins de Théo, habitant à Pancé. Ils sont aussi fils et belle-fille de Tonton Germain et de Tante Adélaïde, de La Touche.

(42) Denise et moi-même. Robert et Françoise dorment chez les voisins. Bernard et Danielle, René et Monique sont à l’hôtel Stadt Cassel.

Etape 1 : amplitude 9h00-18h10 - distance 80,4 km

Jeudi 2 avril :

Neukirchen – Niedereisenhausen

Un bon petit-déjeuner chez Helmuth et Thea, la photo de famille et c’est parti pour la 2ème étape. À 9h30, j’arrive au Mémorial de Ziegenhain-Trutzhain. Sept membres de la famille m’accompagnent. Accueillis par Karin Brandes, la directrice, nous bénéficions d’une visite guidée par Werner Schwalm qui a l’art et la manière pour expliquer, en détail, les conditions affligeantes dans lesquelles les prisonniers ont vécu dans ce camp immense devenu aujourd’hui un lieu d’habitation. Nous écoutons Werner avec la plus grande attention. Evidemment, nous pensons à Théo.

Nous sommes abasourdis devant la statue exposée, sculptée par Albert Plessis (d’Avranches, ancien prisonnier du stalag). Elle représente trois personnages vivant un calvaire. En réalisant cette œuvre, Albert a voulu immortaliser une scène qu'il a vue de ses propres yeux là où nous nous trouvons actuellement.

 

Les quatre fils de Théo : Joseph, Bernard, Robert et René, devant  l’œuvre d’Albert Plessis.

Les quatre fils de Théo : Joseph, Bernard, Robert et René, devant l’œuvre d’Albert Plessis.

Trois prisonniers russes, après avoir marché sous la contrainte pendant plusieurs semaines, viennent d’être internés au camp dans un état misérable. Le premier se relève difficilement au milieu des cadavres ; le second s’accroche à un poteau afin de pouvoir tenir debout ; le troisième gratte le sol et cherche des vers de terre pour se nourrir.

À 10h30, conformément à ma promesse du 3 novembre, j’appelle Albert chez lui, à Avranches, afin de lui confirmer mon arrivée au Mémorial. Je lui fais : « Comment allez-vous ? » Il me répond : «Comme un p’tit jeune de quatre-vingt-dix-sept ans ! »

Trutzhain, qui dépend comme Ziegenhain de Schwalmstadt, n’existait pas encore au début de la guerre. C’était un pâturage sur lequel, à leur arrivée, des prisonniers français et polonais avaient construit des baraquements. Dans ce camp, les forces armées allemandes (la Wehrmacht) incarcéraient des prisonniers de tous les pays européens en guerre contre l’Allemagne, surtout des Français, des Polonais et des Soviétiques. Les prisonniers de guerre détenus au stalag IX-A et capables de travailler étaient déployés dans les différents sites de travaux forcés. C’est ainsi que Théo fut enrôlé dans trois kommandos différents entre 1940 et 1945. Avant la libération, Ziegenhain recensait plus de cinquante mille prisonniers, répartis dans plus de trois mille kommandos.

 

Werner nous fait part d’une histoire douloureuse vécue tout près d’ici en 1944 par sa mère Anneliese, âgée aujourd’hui de quatre-vingt-trois ans. Werner raconte : « Elle n’a que douze ans lorsqu’avec son amie Annkathrin de Riebelsdorf, elle se rend au cimetière situé à trois kilomètres. Ensemble, elles traversent la forêt (entre Steinatal et le stalag). À mi-chemin, elles aperçoivent deux prisonniers poussant un chariot chargé de cadavres nus. Elles s’arrêtent et observent. Le lieu est obscur. Les deux prisonniers prennent les cadavres aux pieds et sous les épaules, puis ils les jettent dans une fosse commune. La pluie est tombée dans la nuit. Les corps jetés dans la fosse font gicler l’eau à la surface. Ma mère et son amie frissonnent et, prises par la peur, elles s’éloignent de cet endroit horrible en courant. À la maison, ce sont des gifles qui les attendent. Anneliese n’a pas été sage… Elle avait l’interdiction de s’approcher du camp. Aujourd’hui, ces images hantent toujours ma mère. »

Nous quittons ce lieu accablé par des années de guerre sans merci.

Neustadt : C’est ici que Théo a extrait du sable d’une carrière. Maintenant, voici la route qui relie Stadtallendorf à Kirchhain (8 km) depuis 1941, année d’achèvement des travaux. Théo a participé à sa réalisation pendant les onze premiers mois de sa détention. Cette route, en béton à l’origine, était déjà recouverte de bitume lorsque nous sommes passés en famille le 5 août 1980.

Théo a participé à la construction de cette route.

Théo a participé à la construction de cette route.

Quand je sors de Cölbe-Marburg, j’enregistre un retard important, lié en partie aux conditions météorologiques. Il me reste encore vingt-cinq kilomètres à parcourir sur une route escarpée. La nuit est tombée lorsque je parviens, enfin, à Niedereisenhausen. Je retrouve les miens à l’endroit où nous allons être logés. Nous dînons dans une pizzeria à Steffenberg et prenons congé de Werner avec qui nous avons sympathisé tout au long de la journée. Nous le remercions vivement pour sa contribution dans le rôle de guide et d’interprète.

Etape 2 : amplitude 9h00-20h10 - distance 92,6 km

Vendredi 3 avril :

Niedereisenhausen – Wiehl

Ce matin, il fait très froid mais le soleil est avec moi. Les conditions dans lesquelles je roule sont nettement plus confortables que celles d’hier et d’avant-hier. Si la délégation familiale qui me tient compagnie n’a pas encore été gênée par les caprices de la météo, j’avoue que, pour moi, rouler deux jours consécutifs avec la tenue de pluie, ça me suffit largement.

À 13h00, j’arrive à Herdorf, une commune de Rhénanie-Palatinat qui a, depuis belle lurette, des liens d’amitiés avec Retiers. Bernd Becker (adjoint au bourgmestre de Niederfischbach) est venu à ma rencontre avec Lise Tessier(43). Depuis une demi-heure, ils admirent Piloute, sur la place de la mairie, avec plusieurs personnes de l’association. À peine ai-je mis le pied à terre que les bouteilles sont déjà débouchées. Je trinque… avec de l’eau de ma gourde. Une courte promenade dans la ville et Margot Moll nous invite à prendre le café chez elle. Il y a déjà deux petites heures que je suis ici, à Herdorf. Je reprends la route pour une bonne vingtaine de kilomètres.

Je retrouve Lise, à l’entrée de Niederfischbach, commune qui elle aussi a des liens avec une autre du sud-est de l’Ille-et-Vilaine. Il s’agit de Martigné-Ferchaud. Sans Lise, je n’aurais pas vu le panneau symbolisant l’amitié entre les deux communes. Elle prend son vélo et roule avec moi jusqu’à la maison Mère Teresa. Piloute, Tino, mes compères et moi-même, sommes accueillis en grande pompe par Matthias Otterbach (bourgmestre), ainsi que sa femme Elisabeth, Bernd Becker (adjoint) et de nombreux élus et membres d’associations. Nous entrons dans une grande salle, la table est fleurie comme pour une grande cérémonie et un goûter exceptionnel nous attend. Nous apprécions le Kaffee Kuchen.

Accueil à Niederfischbach.

Accueil à Niederfischbach.

Je remercie Matthias, Bernd et l’ensemble des personnes présentes, pour l’accueil et l’ambiance mais je dois repartir. J’ai une mission. Bernd me précède avec sa voiture jusqu’à la sortie de la ville. Nous échangeons quelques propos jusqu’à ce qu’il me dise : « Il faut que tu y ailles, la nuit va tomber. » Le regard de Bernd me laisse penser que les trente-cinq kilomètres qui me restent vont être difficiles. Très vite je le constate. La région est vallonnée et le modeste grimpeur que je suis avance au pas. Je ne peux pas rater les pancartes indiquant Friesenhagen, Oberweidenbruch et Erdingen. Il avait raison, Bernd. Il fait nuit depuis longtemps lorsque j’arrive à Wiehl, en Rhénanie-du-Nord- Westphalie. Lise a fait le déplacement avec Elena (qui a grandi avec le jumelage), jusqu’à l’auberge où nous logeons, spécialement pour nous servir d’interprète. Elles dînent toutes les deux avec nous. En évoquant l’itinéraire que je viens d’emprunter, Elena précise que les gens de ce secteur disent habiter "le pays des collines". Le repas terminé, nous remercions Lise et Elena pour le service rendu et pour leur gentillesse. Nous leur souhaitons un bon retour.

Etape 3 : amplitude 9h15-21h15 - distance 114,7 km

(43) Petite-fille de Guy et Marie-Paule Martin (Martigné-Ferchaud), fille de Rosanne Martin-Tessier, Lise habite à Niederfischbach.

Samedi 4 avril :

Wiehl – Hürth

La pluie est à nouveau présente ce matin mais pas pour longtemps. Je traverse vingt-cinq communes avant d’arriver à Cologne et je franchis le Rhin avant d’être sur le parvis de la Haute église cathédrale Saint-Pierre et Sainte-Marie. Plus communément, nous disons la cathédrale de Cologne.

Joseph et Tino sur le Rhin à Cologne.

Joseph et Tino sur le Rhin à Cologne.

Je suis dans la ville natale de Konrad Adenauer, devenu l’année de ma naissance le premier chancelier de la République fédérale d’Allemagne. Il est toujours considéré, avec le Général de Gaulle, comme étant à la fois l’un des pères de l’Europe et le promoteur de la réconciliation franco-allemande. J’ai rendez-vous à 14h30 ici avec Denise, mes frères et mes belles-sœurs. Nous sommes tous partis de Wiehl en même temps mais ils sont arrivés à la cathédrale bien avant moi. La raison en est simple: Piloute avance plus vite que Tino…

L’endroit ne nous est pas inconnu. Le 8 août 1980, nous avons visité la cathédrale avec Théo et Maman. Je suis à la porte d’entrée principale lorsque j’appelle ma marraine pour lui souhaiter son anniversaire. À 15h15, nous retrouvons Ludo à la gare centrale. Conformément à ce qu’il avait promis en découvrant mon projet, il y a un an, il va faire six jours de vélo avec moi. À peine est-il descendu du train qu’il m’interroge : « Alors, quelle distance pour demain ? » Lorsque je lui annonce 114 km, il rétorque : « Merci, tu me gâtes dès le premier jour… » Sa réflexion est compréhensible :

  • Arrivant des Etats-Unis, il ressent la fatigue liée au décalage horaire.
  • Son dernier entraînement remonte à trois mois, il appréhende une telle distance.

Ludo, le quinzième et dernier des petits-enfants de Théo, va pédaler avec moi à partir de demain matin et, même s’il doit en baver, il n’entend pas baisser les bras. Il a acheté un vélo l’été dernier, il faudra bien l’amortir… Maintenant, c’est Piloute qui le conduit là où nous allons dormir. Quant à moi, je termine mon étape avec Tino. Ce soir, nous dormons à Hürth-Hermülheim, la ville natale de Michael Schumacher.

Pour obtenir un hébergement à Hürth, j’ai d’abord appelé la mairie d’Argelès-sur-Mer, la ville jumelle en France. J’ai obtenu les coordonnées d’Ernst Otto (ancien président du Sous-comité de Jumelage) qui, lui, m’a mis en relation avec Horst Lambertz (l’actuel président). Lorsque j’arrive à l’auberge de jeunesse, Ernst et Horst sont présents pour nous accueillir. Nous les remercions tous les deux pour leur implication. Ernst (89 ans), désire rentrer chez lui. Horst accepte de venir dîner avec nous à la pizzeria "San Marco".

Etape 4 : amplitude 10h00-18h15 – distance 76,2 km

Dimanche 5 avril :

Hürth – Valkenburg (NL)

Ce matin, je ne suis plus seul à pédaler : Ludo est là, il roule avec son père sur les pas de son grand-père ! Un très beau geste de sa part. Il va m’accompagner pendant six jours, jusqu'à Hesdin, la ville où Théo a été capturé par les Allemands le 21 mai 1940.

L’effectif a doublé !

L’effectif a doublé !

À 11h00, les passagers de Piloute et de la voiture de René assistent à la messe de Pâques à Frechen. Nous avions prévu le pique-nique ensemble ce midi, mais nous ne réussissons pas à établir de contact. Tant pis, aujourd’hui c’est Pâques, nous allons nous offrir un repas amélioré. C’est dans un restaurant grec, près de Stolberg, que nous nous arrêtons. Le patron est sympa et il s’intéresse à notre aventure.

La bière Waldschlösschen… ce n’est pas pour nous !

La bière Waldschlösschen… ce n’est pas pour nous !

Nous traversons Aix-la-Chapelle, la ville de Charlemagne, puis à 17h15, nous franchissons la frontière séparant l’Allemagne des Pays-Bas. La nuit à venir va être la seule où nous allons dormir au Pays de la tulipe, mais c’est aussi la seule pour laquelle nous n’avons pas de réservation. Une fois n’est pas coutume, pour ce soir ce sont nos sept accompagnateurs qui ont trouvé un point de chute. Et c’est chez Joséphine Lamerichs et Cyril Janssen, à Valkenburg, que nous logerons.

Etape 5 : amplitude 10h00-19h20 - distance 114,2 km

Lundi 6 avril :

Valkenburg – Glabbeek

 

Ce matin, après un petit-déjeuner copieux chez Cyril et Joséphine, Ludo aspire encore à du repos. Il retourne une demi-heure au lit. Bien que courbaturé, il doit néanmoins repartir. Un élément important le motive : la distance à parcourir est nettement inférieure à celle d’hier.

René enfourche le vélo de secours et il va rouler avec nous sur la douzaine de kilomètres qui nous séparent de Maastricht. Joséphine arrive aussi avec sa bicyclette, mais c’est uniquement pour la photo. Cyril est là à son tour avec la sienne. Il veut nous accompagner pour sortir de son beau village de Valkenburg. Nous sommes dans les Pays-Bas, un territoire connu pour être plat. Toutefois, nous commençons la journée par un escarpement, à la fois long et abrupt, la côte de Geulhem. René s’accroche et il arrive en haut sans avoir mis le pied à terre. Quant à Cyril, on a l’impression qu’il fait une balade de santé. Il vient de grimper sans aucune difficulté et maintenant, il rebrousse chemin.

Joséphine, Joseph Cyril, René, Ludo.

Joséphine, Joseph Cyril, René, Ludo.

René, Ludo.

René, Ludo.

Nous avançons vers la ville de Maastricht et c’est en pédalant que nous la visitons. Un petit arrêt sur un pont franchissant la Meuse, où nous avons une vue magnifique. Ensuite, nous faisons un tour en centre-ville et nous terminons par une petite pause sur la place de la basilique Notre-Dame (Onze-Lieve-Vrouwebasiliek). Le hasard fait que nous retrouvons les passagers de Piloute et de la C5.

Ludo et moi reprenons seuls la route à 13h00. Le thermomètre indique 0°. Un quart d’heure plus tard, nous quittons les Pays-Bas et entrons en Belgique. Nous avons envie, comme hier, de nous offrir le restaurant. Il fait bon, nous nous installons sur une terrasse. Trois quarts d’heure plus tard, il faut remonter sur les vélos. Nous n’avons pas fait cinquante mètres que le patron nous rappelle. La note n’aurait-elle pas été réglée ? Non, Ludo a tout simplement oublié son casque.

Les pistes cyclables hollandaises étaient beaucoup plus confortables que celles que nous prenons maintenant et probablement que celles que nous emprunterons en France.

Nous voilà à Glabbeek où s’achève l’étape d’aujourd’hui. Pour l’hébergement de ce soir, j’ai eu Wim Hulens, employé à la mairie, pour un premier contact. Dirk Fremaut, professeur à l’Université de Gand, pour la confirmation, et Rik Casteels, vétérinaire ici à Glabbeek, pour les modalités. Plusieurs personnes sont présentes pour nous accueillir dans la salle qui est mise à notre disposition. Rik arrive un peu plus tard avec sa femme Bernadette. Ces derniers acceptent de venir dîner avec nous dans un restaurant situé à proximité. Le dessert nous est offert par Robert qui fête, ce soir, son 65ème anniversaire.

De retour à notre lieu d’hébergement, une fois n’est pas coutume, nous dormons à neuf dans la même pièce…

Etape 6 : amplitude 11h00-17h45 – distance 81,1 km

Mardi 7 avril :

Glabbeek – Anderlecht

 

Nous prenons le petit-déjeuner avec Bernadette et Rik. Ce dernier n’a pas beaucoup dormi car s’il est vétérinaire le jour, il l’est aussi la nuit. Il est sorti du restaurant avec nous, vers minuit. Il a fait plusieurs vêlages depuis.

Ludo vient de trouver un nom pour son vélo. Il le nomme Béruchot (nom de moineau), en clin d’œil à Robert qui surnommait Ludo ainsi pour le taquiner quand il était petit.

Aujourd’hui, nous avons une petite étape et nous avons attendu que midi sonne pour partir. Nous ne faisons que quatre kilomètres et nous sommes à Meensel-Kiezegem, la ville natale d’Eddy Merckx. J’ai fait une tentative pour le rencontrer mais selon les informations obtenues, il serait sur un autre continent en ce moment. L’année de mes vingt ans, ce grand homme gagnait son premier tour de France. Le lendemain, un autre grand homme était le premier à poser les pieds sur la lune…

Nous traversons Louvain, ville jumelée avec Rennes et à 13h45, nous avons rendez-vous à Bertem avec Léon, Alex et Jean-Claude, trois cyclotouristes venus spécialement de Châtelet pour nous accompagner sur les vingt-trois kilomètres qui nous séparent de Bruxelles. Arrivés sur la Grand-Place, Daniel Vanderlick, bourgmestre de Châtelet et Alex Dupanloup, 1er échevin et président du comité de jumelage, sont présents pour nous accueillir. Ils ont tenu leur promesse, faite à la Foire de la Pomme de Vimoutiers en octobre dernier, en parcourant soixante-dix kilomètres pour venir nous saluer. Tandis qu’ils nous offrent un verre, nous gardons un œil sur Piloute. Elle n’est pas trop bien garée mais elle est admirée par les passants, entre autres, par Gérard et Michèle Chapron (un couple de Nantais) qui, eux aussi font une promesse : « le 24 avril, nous seront présents lors de votre arrivée à La Bosse-de-Bretagne. »

Ludo, Jean-Claude, Alex, Léon et Joseph à Bertem.

Ludo, Jean-Claude, Alex, Léon et Joseph à Bertem.

Daniel, Joseph et Alex à Bruxelles.

Daniel, Joseph et Alex à Bruxelles.

Sur la Grand-Place à Bruxelles.

Sur la Grand-Place à Bruxelles.

Ludo et moi, nous nous remettons en selle pour cinq kilomètres et nous terminons la journée à Anderlecht. Ce soir, Robert et Françoise, Ludo, Denise et moi-même, logeons chez Arno, Mattias et Luc. Bernard et Danielle, René et Monique vont dormir à l’hôtel. Mais d’abord, nous allons aller dîner tous ensemble. Nous sommes douze à débarquer au restaurant "La ville de Brugge", place de la Vaillance.

Au retour, pas besoin de bercer Ludo lorsqu’il va se coucher. Malgré une journée ensoleillée et une distance modérée, il n’en peut plus. Il est avec moi depuis trois jours et il doit pédaler encore pendant trois autres jours. Je ne veux pas le forcer à continuer mais je lui souffle quand-même dans l’oreille : Accroche-toi Ludo. Si tu fais ce que tu as prévu, tu vas être comblé. Tu vas souffrir pendant six jours mais n’oublie pas que ton grand-père a souffert pendant six ans. Obstiné, il atteste : « Tu as raison, faut que j’y arrive. » Et il s’endort en reprenant confiance...

Etape 7 : amplitude 12h15-19h00 – distance 58 km

Mercredi 8 avril :

Anderlecht – Néchin

À 9h00 précises, nous quittons Anderlecht en tâtonnant au départ mais, ensuite, nous empruntons un itinéraire très agréable en longeant un canal. La journée s’annonce très belle, tous les ingrédients sont là pour que Ludo se ragaillardisse. En milieu de matinée, nous avons rendez-vous à Zandbergen avec l’équipe. Bernard prend le vélo de secours et il roule sur les pas de Théo, sans fatiguer, jusqu’à l’endroit où nous arrêtons pour pique-niquer. Sauvé le Ludo ! Il ira au bout de son projet.

                                        Ludo.

Ludo.

Monique, René, Danielle, Bernard.

Monique, René, Danielle, Bernard.

En prenant du ravitaillement dans une sacoche de mon vélo, je retrouve l’appareil photo que Denise pensait avoir perdu sur la Grand-Place à Bruxelles hier soir. Dix minutes plus tard, au 64ème km de l’étape, 680ème km du périple, je fais une chute spectaculaire et qui aurait pu m’être fatale. Je descends une côte à environ 30 km/heure derrière Ludo lorsque, tête baissée, je repère la roue arrière de son vélo à seulement un mètre devant moi. Pour éviter la chute, à deux, je freine à mort et passe par-dessus le guidon en touchant légèrement le vélo de Ludo. Je me retrouve au sol avec seulement quelques égratignures, mais aussi avec le sentiment que, sans mon casque, mon aventure se serait probablement arrêtée à cet endroit.

L’utilisation du frein avant, fortement déconseillée, a provoqué un tassement de la suspension de la fourche. Ces deux actions synchronisées ont contribué à me faire faire un « soleil » avec Tino. Je n’avais jamais vu du bitume de si près. Je pense que je me souviendrai longtemps de l’instant où l’arrière de mon vélo s’est soulevé et des secondes suivantes où mon casque a raboté la route sur cinq ou six mètres… Je me suis relevé aussitôt après la chute mais suis resté quelques minutes assis au sol, le dos contre un platane, le temps de reprendre mes esprits. Ludo n’est pas tombé, il a seulement eu peur pour moi… Je m’arrête à la première officine rencontrée sur mon chemin. Après avoir pris connaissance de la façon dont je venais de chuter, la pharmacienne me dit : « Eh ben dis donc, tu t’en sors bien ! »

Elle a raison, la pharmacienne, la chance est avec moi et ce soir je vais pouvoir dormir à Néchin comme prévu. J’ai choisi cet endroit non pas pour défiscaliser quelques revenus mais pour être au plus près de la frontière française. Le premier contact a été établi en novembre avec Laure André, responsable du Pôle Tourisme de la commune d’Estaimpuis, dont Néchin est l’une des sept sections. Laure, sensibilisée par mon projet, m’a rappelé quelques jours plus tard pour m’annoncer que Marie Matterne allait nous accueillir. Dans la foulée, c’est Marie en personne qui me contacte. Elle commence par formuler la phrase suivante : « C'est avec grand plaisir que je vous accueillerai vous et vos proches dans mon "petit chez moi", simplement mais humainement. » Quel sens de l’hospitalité elle possède cette Marie !

À 17h15, Ludo et moi franchissons le passage à niveau, à l’entrée de Néchin. Un groupe important de personnes est présent pour notre arrivée, dont le député-bourgmestre Daniel Senesael qui n’hésite pas à grimper sur son vélo (et il n’est pas le seul) pour faire les deux kilomètres restants. À défaut de rencontrer Gérard Depardieu, on me fait passer devant sa villa "White Cloud", rue de la Station.

Daniel Senesael, Joseph.

Daniel Senesael, Joseph.

Dans la cour à Marie.

Dans la cour à Marie.

Marie, Joseph et un jeune dans la tenue des troupes de Patton ayant libéré Théo.

Marie, Joseph et un jeune dans la tenue des troupes de Patton ayant libéré Théo.

Une cinquantaine de personnes déboule dans la cour d’habitation de Marie. Sa maison est décorée de drapeaux, banderoles, cocardes… Deux journaux de presse écrite et même la Télé sont sur place. L’apéro est servi et nous vivons un grand moment !

Un peu plus tard, nous passons au buffet. Il a été préparé par des gens du voisinage et des dames participant à l’atelier de l’Ecole des Arts de Saint-Léger, dont Marie est directrice et animatrice. Le bourgmestre reste jusqu’à la fin. Comme lui, nous apprécions les plats qui nous sont servis et l’ambiance de la soirée. Chacun peut déguster la bonne bière de la région, la Satcheu !

Nous sommes cinq à dormir chez Marie. Les quatre autres s’en vont à l’hôtel.

Etape 8 : amplitude 09h00-17h30 - distance 99,4 km

Jeudi 9 avril :

Néchin – Neuville-Saint-Vaast

 

Je me lève, Patrick (le mécano) est déjà là. Il ne peut rien faire pour atténuer les contusions dues à ma chute, mais il veut se rendre utile. Ayant vu, hier soir, que le rétro de mon vélo n’avait pas résisté au choc, il revient spécialement pour installer celui que j’ai en secours.

Marie, qui vient de nous offrir l’hospitalité, sort son vélo pour la photo souvenir. Quel accueil au 129 rue de la Royère ! Néanmoins Ludo et moi devons repartir. Jean-Philippe Bossut(44) invité à la soirée d’hier, est présent à nouveau ce matin. Grimpé sur le VTT avec lequel il est allé en Laponie l’été dernier, il nous reconduit à la frontière franco-belge. Il n’ira pas plus loin car, professeur d’éducation physique et sportive dans un collège, le devoir l’attend.

C’est aussi à la frontière que la C5 cesse de nous suivre. René et Monique, Bernard et Danielle sont avec nous depuis le 29 mars, jour où nous avons quitté nos domiciles respectifs. Pris au jeu, ils sont restés plus longtemps que prévu. Ils ont tellement apprécié l’ambiance qu’ils décident de revenir sur une étape au cours de la dernière semaine. René et Monique nous rejoindront à Paris. Bernard et Danielle seront présents quand nous arriverons dans la cité augeronne… Bon retour à vous quatre et à très bientôt !

Je roule avec Ludo sur le sol français depuis moins de vingt minutes et je suggère déjà une pause. J’avais promis à Mélanie Giraldi que je m’arrêterai pour la saluer ici, à Hem, commune jumelée avec celle où nous avons logé vendredi dernier. C’est elle qui m’a mis en relation avec Ann Schmitter, présidente du comité de Wiehl. Francis Vercamer, député-maire est présent avec Mélanie, à l’instant où nous arrivons. Tous deux admirent Piloute !

Nous traversons Roubaix sans attirer la foule. Il est vrai que nous avons trois jours d’avance sur l’épreuve "Paris-Roubaix 2015"... Une demi-heure plus tard nous sommes au centre de Lille. Le soleil est resplendissant. La vie est belle !

Après un pique-nique à Faches-Thumesnil, nous atteignons Wattignies. Ludo est confronté à un incident mécanique. Ce n’est pas son vélo qui pose problème, c’est une cale de chaussure qui est cassée. Un couple sympa nous propose outils, établi et une boisson que nous acceptons volontiers. L’affaire n’est pas résolue pour autant car nous devons nous rendre dans un atelier spécialisé.

En fin d’après-midi, nous entrons dans Neuville-Saint-Vaast, commune dans laquelle j’ai souhaité faire étape. Raymond et Colette Groulet ont fait le déplacement depuis Martigné-Ferchaud pour venir nous rejoindre. Avec eux, nous allons passer la soirée à Arras. Pour se relaxer, Ludo propose de conduire Piloute. Il prend le volant et il a subi un contrôle d’alcoolémie (pour la première fois de sa vie). Comme il a pédalé tout l’après-midi en ayant rien d’autre que de l’eau dans sa gourde, le test se révèle négatif… Piloute se gare sur la Grand-Place, qui fut pour Théo la place de la débâcle. Nous dînons au restaurant "La Rapière".

De retour à Neuville-Saint-Vaast, nous dormons chez Jean-Pierre Puchois, le maire du village. Il nous avait invités à la commémoration de la bataille de la crête de Vimy organisée ce matin, comme chaque 9 avril, depuis 1917. Nous aurions bien aimé assister à cette cérémonie, mais l’horaire n’était pas compatible avec notre programme.

Etape 9 : amplitude 09h15-19h00 – distance 74,6 km

(44) C’est un baroudeur qui a réalisé un périple de 5000 km. Parti de Néchin, il a atteint le Cap Nord où il a vu le soleil à minuit.

Vendredi 10 avril :

Neuville-Saint-Vaast – Hesdin

 

Sylvie, l’épouse de Jean-Pierre, nous prépare le petit-déjeuner très tôt. Si Tino et Béruchot ne prennent pas la route ce matin, pour les deux cyclistes en RTT et pour Denise, Françoise, Robert, Colette et Raymond, la matinée s’annonce chargée.

J’ai tenu à faire étape à Neuville-Saint-Vaast, non pas par rapport à ce qu’a vécu Théo, il n’y est pas passé, mais pour rendre hommage aux poilus de 14-18. La commune détient le sinistre record(45) du nombre de morts au cours de la Première Guerre mondiale sur les 1545 communes que compte le Nord-Pas-de-Calais. Nous sommes à proximité de La Nécropole nationale de Notre-Dame-de Lorette et de l’Anneau de la Mémoire.

Si Raymond et Colette sont avec nous ce matin, c’est parce que, Auguste Guilloux, le grand-père paternel de Colette (cousine de Denise) est mort pour la France, ici, il y a cent ans. Ils sont quatre frères à avoir trouvé la mort sur un champ de bataille en seize mois : Auguste (33 ans) le 16 juin 1915 à Neuville-Saint-Vaast ; Jules (22 ans) le 24 février 1915 à Perthes-lès-Hurlus ; François (30 ans) le 22 mars 1915 au bois de la Gruerie ; Louis (26 ans) le 20 juin 1916 à Servon-Melzicourt.

Auguste avait épousé Victorine Poirier le 18 novembre 1908 à Rannée, lui habitant à La Gaudinière, elle à La Pratelière. Marin avant son mariage, Auguste pêchait la morue au large de l’Islande. À sa mort au champ d’honneur, en 1915, l’aîné de ses enfants hérita de sa boussole. Victorine se retrouva seule avec ses deux fils : Auguste (4 ans) et François (20 mois). Remariée plusieurs années après, elle donna naissance à une fille prénommée elle aussi Victorine, laquelle devint la mère de Denise, plus tard ma belle-mère et plus tard encore la grand-mère de trois des petits-enfants de Théo.

À 8h45, nous nous rendons à la Nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette à Ablain-Saint-Nazaire, haut-lieu de pèlerinage symbolisant le souvenir de la guerre des tranchées. Nous sommes guidés par des bénévoles de la garde d’honneur assurant l’accueil à tour de rôle. Avec vingt mille corps identifiés et vingt-deux mille inconnus, Notre-Dame-de-Lorette est la plus grande nécropole du territoire français. La réanimation de la flamme du souvenir à lieu chaque dimanche, depuis 1920.

10h30 : nous pénétrons dans l’enceinte de l’Anneau de la Mémoire, inauguré le 11 novembre dernier par François Hollande, Président de la République, à l’occasion du centenaire marquant le début de la Grande Guerre. Il incarne le fragile équilibre existant entre la paix et la guerre.

579 606 noms de soldats tombés sur le sol du Nord-Pas-de-Calais durant la Première Guerre mondiale, représentant quarante nationalités, sont gravés par ordre alphabétique et sans distinction de grade, sur cet anneau de 345 mètres de circonférence. Les noms des amis et ennemis d’hier se trouvent ainsi réunis cent ans après le début du conflit.

Parmi les noms gravés sur le Mémorial, nous avons trouvé les quatre frères : Auguste, François, Jules et Louis Guilloux.

Anneau de la Mémoire où est gravé le nom d’Auguste (Jacques) Guilloux.

Anneau de la Mémoire où est gravé le nom d’Auguste (Jacques) Guilloux.

Le Livre !

Nous avons consacré la matinée à ces lieux chargés d’histoire. À 13h45, Ludo et moi reprenons nos vélos(46) chez Jean-Pierre et retournons à Arras. Arrivés sur la Grand-Place, nous pensons à Théo qui, le 19 mai 1940(47) se trouvait là où nous sommes, avec son régiment. Les camions étaient bien là pour les transporter, mais il n’y avait plus de commandement. Les officiers abandonnaient leurs troupes. C'était la débandade, la retraite vers le Sud. Avec quatre copains et un flot de civils en exode, Théo espérait pouvoir rejoindre son village…

Ludo et moi, poursuivons notre route en faisant une halte devant une stèle à Aubigny-en-Artois(48) et une autre à Saint Pol-sur-Ternoise.

18h30 : nous arrivons sur le pont de la Canche, à Hesdin. Le temps est magnifique.

  • C’est sur ce pont que Théo a été arrêté le 21 mai 1940, à 17h00. Fait prisonnier, il est envoyé en Allemagne où il restera cinq ans.
  • C’est sur ce pont que Théo, revenu avec sa famille quarante ans après, a raconté comment il avait été capturé.
  • C’est sur ce pont que Ludo, après avoir rempli son contrat, abandonne son vélo et retrouve sa femme Angélique et sa fille Sofia. L’endroit ne lui est pas inconnu puisqu’il a travaillé pendant quatre ans et demi à 1,7 km d’ici.
  • C’est sur ce pont enfin que le jeune maire d’Hesdin, Stéphane Sieczkowski-Samier, nous accueille.
Sofia, Ludo, Joseph et Stéphane sur le pont de la Canche.

Sofia, Ludo, Joseph et Stéphane sur le pont de la Canche.

Après une journée encore bien remplie, nous allons faire une escapade à Montreuil-sur-Mer. Nous dînons au restaurant "Les Remparts" avec Simon D’Halluin et Katia Benhaddouche (amis de Ludo), lesquels nous reçoivent, ensuite, chez eux pour la nuit.

Etape 10 : amplitude 13h45-18h30 - distance 68,5 km

(45)Selon Donald Browarski (délégué communal du Souvenir Français, ayant été maire de Neuville-Saint-Vaast de 1989 à 1995) rencontré chez lui, il serait tombé plus de dix obus au m² dans certains secteurs de la commune. Le plus grand cimetière allemand de France (44 833 tombes) est au hameau de la Targette où se trouvent aussi un cimetière français (12 210 tombes), un cimetière anglais et un cimetière tchécoslovaque.

(46) Pendant que nous pédalons, Robert, Françoise, Denise, Colette et Raymond se rendent au Parc Mémorial Canadien de Vimy. Ensuite, les trois premiers nous rejoignent, Colette et Raymond reprennent leur indépendance.

(47) Jour où Emile Langouet, qui avait fréquenté les mêmes bancs d’école que Théo, trouva la mort à cent kilomètres d’Arras.

(48) Le jour où Théo a été capturé à Hesdin, de nombreux civils ont été abattus par une troupe allemande à Aubigny-en-Artois. Théo y est passé à pied la veille. Le lendemain sur la même commune, d’autres sont exécutés. Au total, il y a 98 victimes. Les Allemands demandent aux habitants de les enterrer sur place… Le jour où Théo est capturé, un autre massacre a lieu à Beaurainville, à douze kilomètres d’Hesdin. On dénombre 52 victimes : 32 militaires et 20 civils. Ce 21 mai 1940 restera le jour le plus meurtrier qu’ait connu le Pas-de-Calais durant la Seconde Guerre mondiale.

Samedi 11 avril :

Hesdin – Albert

 

Un grand merci à Simon et Katia, à qui je décerne le titre du plus jeune couple nous ayant offert l’hospitalité pendant le périple. Robert me prête le volant, je ramène Piloute et ses touristes à Hesdin. Revenu sur le pont de la Canche, je me remets en selle et c’est une nouvelle journée qui commence.

Départ de la 11ème étape à l'endroit où Théo a été capturé par les Allemands le 21 mai 1940.

Départ de la 11ème étape à l'endroit où Théo a été capturé par les Allemands le 21 mai 1940.

13h15 : je retrouve mes inséparables sur la place de l’église de Frévent pour le pique-nique. C’est dans cette commune que Théo a passé la nuit du 22 au 23 mai 1940. La nuit suivante, il a dormi à Doullens, cité que j’atteins aux alentours de 15h30.

Ludo est parti, le beau temps aussi…

En arrivant à Louvencourt, je remarque Piloute en stationnement, mais il n’y a personne à bord. Un peu plus loin, je rencontre Denise, Françoise et Robert marchant sur les pas de Théo. Depuis Arras, nous sommes sur le trajet qu’il a parcouru à pied et nous allons y rester jusqu’à Gedinne (Belgique).

Je suis à Forceville à 17h15. Un groupe d’adolescents du Club Espoir Cycliste Albertin, encadré par des adultes, m’attend. Ensemble, nous faisons les dix derniers kilomètres de cette étape qui nous amène à Albert, ville picarde de 10 000 habitants située dans la vallée de l’Ancre (rivière qui traverse Albert. Son lit passe sous la basilique) au cœur du Pays du Coquelicot. À 18h00, Tino et Piloute se garent. Nous sommes reçus à l'office de tourisme par Alain Degardin (adjoint au maire, délégué au sport), Véronique Bon (animatrice à l’office) et une délégation du milieu associatif. Alain présente sa commune et fait un petit discours finissant par ces mots : « Nous vous avons préparé une petite collation. Aujourd’hui, nous vous accueillons à Albert et le 8 juillet, nous accueillerons le Tour de France ! » La comparaison est un peu exagérée…

Après avoir visité la basilique Notre-Dame de Brebières avec Alain, nous nous rendons chez lui pour dîner et dormir. Il a convié Bertrand Belvalette (professeur d’histoire), sa femme Julia (Allemande, guide conférencière), Xavier Defrance (dit Mac Def, directeur du service Jeunesse et Sport d’Albert). Bertrand a longtemps été membre du service éducatif de l’Historial de la Grande Guerre, à Péronne. Il s’intéresse aussi à l’histoire concernant la Seconde Guerre. La marche sans merci, dont l’itinéraire a fait que Théo est passé et a dormi ici, ne le laisse pas indifférent, pas plus que les convives assis autour de la table.

Au menu, nous avons la ficelle picarde et la rabote picarde, deux spécialités bien connues des Albertins. Alain me regarde et dit : « Ce que je fais en vous recevant chez moi, bien sûr je le fais pour vous, mais je le fais d’abord pour votre papa ! » Nous sommes chez un sentimental débordant de générosité.

Merci à Alain, Bertrand, Julia, Xavier, Alex et Marie.

Etape 11 : amplitude 12h00-18h00 – distance 71,5 km

Dimanche 12 avril :

Albert – Catillon-sur-Sambre

Alain Degardin, chez qui nous avons été reçus en toute convivialité, me précède avec sa voiture jusqu’à la sortie de la ville. Arrivé près du cimetière militaire, j’ai une superbe vue sur la basilique. Un peu plus loin, je découvre le site Aerolia de Méaulte (anciennement Potez), entreprise spécialisée dans la fabrication des pointes avant d’avions Airbus. Ce site fut réquisitionné pendant la Seconde Guerre mondiale.

Je suis à Péronne en fin de matinée. Là encore, Théo y a dormi. À Ribécourt-la-Tour, les passagers de Piloute marchent une seconde fois sur ses pas. Nous pique-niquons dès mon arrivée dans cette petite localité de 375 habitants.

Deux kilomètres plus loin, je suis à Flesquières. Je frappe à la porte de la maison du maire, Gérard Drain et lui remets la copie d’une délibération prise le 26 juin 1921 par le conseil municipal de la commune où j’habite. En voici la teneur : Suite à l’appel lancé en faveur de l’adoption des communes dévastées pendant la guerre, le conseil municipal de Rannée, désireux de concourir au soulagement des populations meurtries par l'invasion, choisit Flesquières comme filleule et vote une subvention égale à la moitié de la somme attribuée à la commune sur le chiffre d'affaires pendant 10 ans. Evidemment, Gérard est surpris.

Cette commune avait payé un lourd tribut lors la bataille de Cambrai (bataille des tanks) en novembre 1917. Elle fut totalement dévastée en septembre 1918.

Lors de la Seconde Guerre, Flesquières a été de nouveau un lieu de combats acharnés. Le 19 mai 1940, en pleine débâcle, une vingtaine de militaires, Bretons pour la plupart, dont neuf du 41ème régiment d’infanterie de Rennes, ont été tués par les troupes nazies dans ce village. Ce même jour, à une trentaine de kilomètres de là, à Arras, Théo est parti à pied pour tenter de rentrer à La Bosse-de-Bretagne. René de Obaldia (né trois semaines avant l’armistice de 1918) est le seul survivant de ces massacres perpétrés à Flesquières. Illustre écrivain, il est aujourd’hui le doyen des membres de l’Académie française.

En traversant Cambrai à vélo, cité de la bêtise(49), je n’oublie pas qu’il y a soixante-quinze ans Théo le faisait à pied. Avec Tino, je fais un détour pour passer devant la caserne de Cambrai-Epinoy dans laquelle Bernard (fils de Théo) a été incorporé dans l'armée de l'air, le 3 février 1959.

J’entre dans Catillon-sur-Sambre où je termine ma douzième étape. Encore autant et j’aurai atteint mon but. Quand Théo a campé ici, lui, n’avait plus de but. Cela faisait une semaine qu’il marchait sans savoir où il allait…

À 19h10, je suis accueilli sur la place de la mairie par Francis Leblon (maire) et son ami Pierre Demaret(50) (historien de la commune). Après quelques minutes d’échanges, Francis annonce le programme de la soirée en terminant par la phrase suivante : « Dans cinq quarts d’heure, nous irons prendre le repas chez mes parents. » Le moment venu, nous entrons dans la maison de Fernand et Lucienne. Nous sommes dix autour de la table. Marie-Jeanne (femme de Francis) et Annie (femme de Pierre) aident Lucienne à faire le service. Au menu : flamiche au Maroilles, poulet rôti au four, choux à la crème…

Il est tard ; Robert et Françoise restent à dormir chez Fernand et Lucienne. Denise et moi-même, allons chez Pierre et Annie.

Etape 12 : amplitude 09h30-19h10 – distance 113,2 km

(49) nom d’un bonbon aromatisé à la menthe et rayé de sucre caramélisé.

(50) Pierre est venu à ma rencontre au lieu-dit "Le Pendu", entre Inchy et Le Cateau-Cambrésis, afin de savoir si j’étais bien dans les temps.

Lundi 13 avril :

Catillon-sur-Sambre – Mariembourg

 

Nous n'oublierons pas Catillon-sur-Sambre, ni l’accueil de nos hôtes. De nouveau sur mon vélo, j’essaie de remonter le temps… En traversant le village, je m’imagine à la place de Théo, paumé au milieu d’un cortège démesuré de prisonniers tenaillés par la faim. En passant devant la porte d'une bâtisse ancienne, je me dis que peut-être, à cet endroit, un riverain bienveillant a tenté de lui tendre la main…

Lucienne, Fernand, Joseph, Annie et Pierre.

Lucienne, Fernand, Joseph, Annie et Pierre.

Tout en pédalant, je mesure la chance qui est la mienne : apprécier ce que je vois, ce que j’entends, ce que je rencontre et ce que je savoure sur mon chemin au fur et à mesure de mon avancée, sachant qu’en cheminant sur ce même parcours Théo n’appréciait rien. Je devine la galère dans laquelle il était empêtré, il y a maintenant trois quarts de siècle. À Cartignies, je suis dans le village natal de Pierre Mauroy. De là, je me rends sur la place de la mairie d’Avesnes-sur-Helpe où je pique-nique avec mes acolytes. À Clairfayts, Robert se met au guidon de Polo (le vélo de secours) et pédale à mes côtés sur une dizaine de kilomètres. Ensemble, sous un soleil magnifique, nous passons la frontière qui nous ramène en Belgique. Denise est aux commandes de Piloute.

Robert avec Polo, Joseph avec Tino

Robert avec Polo, Joseph avec Tino

Je fais les vingt-cinq derniers kilomètres seul et, bientôt, je suis à Mariembourg. Je m’arrête une minute là où était la briqueterie ayant servi de refuge à Théo pour une nuitée, briqueterie qui existait encore lorsqu’il est revenu en 1980. Aujourd’hui, ce lieu est investi par une entreprise fabriquant des charpentes. Je tourne à gauche et me voilà sur la place Marie de Hongrie. Piloute est là. Ses passagers papotent avec Raymond Douniaux et Monique Dubois.

Raymond, c’est le bourgmestre de Couvin (commune regroupant quatorze sections, Mariembourg étant la deuxième). Mon premier contact avec lui remonte à janvier. J’ai tout de suite décelé un homme ayant le sens de l’humour. Rescapé d’un accident survenu une semaine plus tôt, il m’avait dit : « J’ai reçu un arbre sur la tête et j’'ai vu la mort de tout près. J’avais une chance sur mille que ça se passe comme ça, mais c’est arrivé…» Lors de ma sollicitation, il m’avait répondu instantanément : « C'est avec grand plaisir que je vous accueillerai en toute convivialité lors de votre arrivée à Mariembourg. Nous souperons ensemble. Quant à l’hébergement, je ne le trouverai pas sous le sabot d’un cheval, mais j’ai déjà ma petite idée. » Quelques jours plus tard, Monique proposait de nous loger tous les quatre en utilisant cette formule : « Votre belle initiative et le respect que vous témoignez à votre papa forcent mon admiration. Je suis très heureuse d'y apporter mon infime contribution en vous offrant l'hébergement et le petit-déjeuner. »

Raymond me remet la médaille de la ville de Couvin et un tableau représentant la place, riche en patrimoine, sur laquelle nous conversons. Ensuite, il emmène toute l’équipée au café "Le Century" et offre le pot de bienvenue. Ensuite, nous allons chez Monique. À peine a-t-elle ouvert la porte de sa maison que le champagne est sur la table. Après une longue causette, Raymond nous invite au restaurant. Nous allons à "La Taverne La Ruche". Sa femme Marianne et Laura se joignent à nous. Le repas terminé, nous revenons chez Monique. Arrivés chez elle, nous acceptons une boisson… sans alcool et parlons encore un bon moment avant d’aller au lit.

Etape 13 : amplitude 11h20-17h55 – distance 81,8 km

Mardi 14 avril :

Mariembourg – Gedinne

8h30 : Raymond, le bourgmestre est de retour chez Monique. Il prend le petit-déjeuner avec nous. Il commente l’actualité concernant la région wallonne, mais il a tendance à se cantonner d’abord sur la vie de la commune qui nous accueille et dont il a la charge. Il nous donne un cours d’histoire sur sa ville quand, tout à coup, il s’aperçoit qu’il doit partir pour une réunion. Nous avons tout juste le temps de lui dire que son aide nous a été précieuse.

Ce matin, je ne suis pas spécialement pressé, la distance de la 14ème étape est convenable. Monique, qui a déjà beaucoup donné, tient absolument à nous faire le pique-nique pour ce midi. Nous avons seulement le droit d’accepter. Elle vient avec nous au cœur de Mariembourg, là où Tino s’est arrêté hier soir. Je dois me conformer à la règle définie qui consiste à remonter sur mon vélo, chaque jour, à l’endroit où je suis descendu la veille. Piloute démarre. Notre départ chagrine Monique à tel point qu’elle décide de nous suivre avec sa voiture jusqu’à Doische, là où nous allons prendre le repas qu’elle a elle-même préparé.

Avec Tino, je traverse des petites bourgades où, en 1980, nous avions été surpris de voir des tas de fumier devant les portes d’habitations. Aussi bizarre que cela puisse paraître, aujourd’hui rien n’a changé. Les tas ne sont sans doute plus les mêmes, mais le fumier est toujours à la porte des maisons... J’arrive le dernier à Doische. Nous retrouvons facilement la prairie qui, le dernier soir de mai 1940, s’était transformée en lit géant capable d’accueillir 22 000  hommes épuisés. Nous déjeunons avec Monique, près du pont situé en bordure de cette prairie. Aujourd’hui, 14 avril 2015, il fait bon et le ciel est bleu ! Quand Théo et sa troupe se sont réveillés, ici le 1er juin 1940, il faisait froid et le sol était blanc…

Joseph, Denise, Monique, Françoise (assis en haut) et  Piloute (stationnée en bas), pendant la pause-déjeuner, en bordure de la prairie où Théo a passé la nuit du 31 mai au 1er juin 1940. Au petit matin, le froid le réveilla. Ses vêtements étaient recouverts d’une gelée blanche…

Joseph, Denise, Monique, Françoise (assis en haut) et Piloute (stationnée en bas), pendant la pause-déjeuner, en bordure de la prairie où Théo a passé la nuit du 31 mai au 1er juin 1940. Au petit matin, le froid le réveilla. Ses vêtements étaient recouverts d’une gelée blanche…

Le Livre !

C’est ici que Monique abdique. Grâce à elle, qui n’a rien négligé, nous venons encore de vivre un épisode formidable. À 15h15, je prends un itinéraire qui m’oblige à refaire une apparition en France. Voulant emprunter une petite route, c’est par un chemin de terre plus ou moins carrossable que j’arrive à Givet... Le thermomètre affiche 24°. Cinq kilomètres plus loin, je suis à nouveau en Belgique. En me faufilant dans les rues de Beauraing, je n’omets pas de penser que Théo est resté trois jours dans cette ville sans obtenir la moindre ration de nourriture.

En fin d’après-midi, j’atteins Gedinne. Je passe par le centre où m’attendent Denise, Robert et Françoise. Avec Piloute, ils me suivent. Je grimpe une côte ardue et me voici devant la gare, où il y a trente-cinq ans, Théo nous confiait ce qu’il avait vécu ici-même quarante ans plus tôt. Il avait souffert physiquement et moralement pendant deux semaines et demie. Il savait qu’il n’était pas au bout de ses peines. Le nombre de prisonniers entassés dans cette minuscule station, attendant d’être expédiés vers l’Allemagne dans des wagons à bestiaux, était supérieur au nombre d’habitants recensés dans la ville de Fougères (3ème commune d’Ille-et-Vilaine, en terme de population), actuellement.

Robert, debout là où son père Théo a pris le train pour l’Allemagne en juin 1940.

Robert, debout là où son père Théo a pris le train pour l’Allemagne en juin 1940.

Après ce retour sur le passé, nous nous rendons à Rienne, une des douze sections de la commune de Gedinne, chez Marie-Claire Pierrard-Thibaux. Peu de temps après notre arrivée, les voisins, Vincent Massinon (le bourgmestre) et sa femme Brigitte (infirmière) nous rejoignent pour l’apéritif. Il y a quelques mois, Vincent m’avait promis qu’il aurait trouvé où nous loger en insistant : « Ne vous inquiétez pas, un Belge ne revient jamais sur sa parole. »

En faisant le tour de Piloute, Vincent est frustré lorsqu’il remarque que Gedinne est écrit avec un accent aigu (Gédinne). Il va même jusqu’à me corriger dans l’énoncé quand je cite le nom de sa ville. Je ne fais que reprendre la prononciation de Théo pour qui il était difficile de dire Gedinne (je dîne) alors qu’il n’avait rien à manger en arrivant à la gare, le soir du 4 juin 1940…

Nous passons à table : salade de pissenlit aux lardons, lasagnes maison, dame blanche glacée… Pour finir la soirée, nous allons prendre un verre chez Vincent et Brigitte. Leurs cinq enfants sont là et, comme par hasard, le plus jeune se prénomme Théo !

En discutant, je joue avec Lili, le perroquet. Soudain, je sens que quelque chose me chatouille le pied gauche. Kounta, le labrador, vient de dévorer le bout de mon chausson…

Nous rejoignons la maison de Marie-Claire et allons dormir.

Etape 14 : amplitude 12h00-19h00 – distance 62,9 km

Mercredi 15 avril :

Gedinne – Landouzy-la-Ville

Une petite photo souvenir après le petit-déjeuner chez Marie-Claire, en compagnie de Brigitte. L’heure est venue de nous quitter. Nous les remercions vivement ainsi que Vincent, parti au travail. Je ne suis pas au mieux de ma forme, une angine me taquine. Peu importe, j’ai rendez-vous avec Gilbert Peresse(51) (dit Gigi le Rémois). Ce matin, avec sa voiture, il a fait les 120 km séparant Reims de Fumay. Ensuite, il a parcouru vingt-cinq kilomètres avec son vélo, de façon à être à 11h15 sur la place de l’église de Gedinne où je dois le rejoindre. C’est en sa compagnie que je rentre en France, définitivement cette fois. En reprenant son véhicule à Fumay, Gigi considère que nous n’avons pas eu suffisamment de temps pour échanger, c’est pourquoi il propose de me retrouver vendredi pour faire un bout de la 17ème étape avec moi. C’est avec plaisir que nous pédalerons à nouveau, coude à coude.

À la sortie de la ville, je déjeune avec mon équipe. Il fait 25° lorsque je repars. L’ascension d’une côte m’emmenant à Rocroy me paraît interminable. On m’avait dit que j’en baverais dans les Ardennes. C’est vrai que j’en bave, mais sachant que je vais bientôt entrer dans le département de l’Aisne, je minimise la difficulté.

Arrivé dans le pays de la Thiérache, les conditions redeviennent acceptables, toutefois je ne suis pas mécontent lorsque ma journée est terminée. À Landouzy-la-Ville, comme d’habitude, Piloute a de l’avance sur moi. Marinella Branquart (maire) et Céline Lavenant (adjointe) l’ont repérée, si bien que je ne surprends personne en posant le pied à terre, le casque sur le guidon et le vélo sur la béquille. Nous sommes tous les quatre conviés pour le pot de bienvenue.

Robert, Françoise, Denise, Joseph, Céline et Marinella.

Robert, Françoise, Denise, Joseph, Céline et Marinella.

Joseph, Denise, Céline, Françoise et Robert.

Joseph, Denise, Céline, Françoise et Robert.

Marinella présente sa commune et, ensuite, Céline nous dirige vers son domicile. Nous faisons connaissance d’Etienne, son mari, éducateur sportif(52). Chacun raconte un peu sa vie et très vite il est l’heure de dîner. Nous sommes attablés sur la terrasse avec quatre autres invités qui, dans leur jeunesse, ont connu la guerre. Aurore, la mère d’Etienne ; René, son oncle ; Hélène et Liliane, ses deux tantes. Ils racontent avoir été évacués, fin mai 1940, à Bais en Mayenne, chez un certain Mézange, lequel tenait un café place de l’église. Il commence à faire frais. Nous entrons dans la maison pour prendre le dessert et poursuivons la conversation. Céline nous propose deux solutions pour la nuit : rester où nous sommes ou aller chez ses parents qui résident dans un hameau à un kilomètre. Sur ses conseils, nous optons pour la deuxième solution. Etienne nous conduit sur place. Ses beaux-parents sont partis en vacances... Il nous donne le mode d’emploi et, en repartant, nous laisse la clé de la maison. Nous ne sommes pas véritablement des squatteurs… nous allons malgré tout dormir chez un couple qui ignore complètement que sa maison est occupée. Céline prévient quand-même les voisins, afin qu’ils ne soient pas surpris demain matin en voyant Piloute dans la cour…

Etape 15 : amplitude 11h15-17h55 – distance 90 km

(51) Cyclotouriste expérimenté de soixante-treize ans qui, un soir de l’hiver dernier, a rencontré Jean Chevrel (un petit-cousin) lequel lui a parlé de mon projet.

 (52) Champion de France de kayak en catégorie vétérans 3 (45-50 ans).

Jeudi 16 avril :

Landouzy-la-Ville – Cuirieux

Après avoir été Landouziens l’espace d’une nuit, nous "petit-déjeunons" chez Céline qui se dit séduite par notre aventure. On peut dire qu’Etienne adhère aussi car, en partant au travail ce matin, dès potron-minet, il s’est arrêté à la sortie du bourg et a écrit à la craie, et sur la route, ce que je découvre vers 10h30, au moment où je passe à cet endroit : « Allez Joseph – Bonne route – Merci Théo ! » Un bon moyen pour m’aider à appuyer sur les pédales et me faire comprendre que des gens formidables, il n’y en a pas que chez nous…

Sympa le gars Etienne !
Sympa le gars Etienne !
Sympa le gars Etienne !

Sympa le gars Etienne !

Je rentre… dans "La Bouteille", localité qui se forma en 1540, suite à l’implantation d’une fabrique de bouteilles.

Mon  règlement m’impose de ne boire  que ce que contient la  gourde que je serre dans ma main gauche !

Mon règlement m’impose de ne boire que ce que contient la gourde que je serre dans ma main gauche !

En passant à La Vallée-au-Blé je demande à voir Eric Lecompte, le maire. Ensuite, avec lui, un adjoint et un administré, nous sommes quasi-certains d’avoir retrouvé la prairie où se trouvait le doué près duquel Tonton Jean a vécu un épisode tragique en 1940. Lorsque je reprends ma route, Eric grimpe sur son vélo et m’accompagne à la sortie du bourg.

Avec mes assistants, je casse la croûte à Sains-Richaumont et, un peu plus tard, nous nous retrouvons à La Ferté-Chevresis, bourgade où Théo est resté un mois pendant la drôle de guerre.

En traversant Couvron-et-Aumencourt, j’ai une pensée pour les deux soldats de La Bosse-de Bretagne morts pour la France pendant la Seconde Guerre : Emile Langouet est décédé sur le territoire de cette commune en mai 1940 ; Alphonse Aulnette (décédé en Allemagne en février 1945) a écrit une lettre à ses parents (Germain et Adélaïde) de Couvron, au début de la guerre, en indiquant qu’il envisageait d’aller rendre visite à son cousin Théo (tout près) mais son souhait ne se réalisera pas. Alphonse et Théo ne se sont jamais revus.

Je suis maintenant à Barenton-sur-Serre, encore une commune où Théo a séjourné un mois. En 1980, nous avions discuté longuement avec une dame de soixante-quinze ans, Adrienne Pillois. Aujourd’hui, je rencontre le maire, Bruno Séverin. Il me dit que dans sa commune de 120 habitants, il n’y a plus de Pillois(53). Sans insister davantage, je continue ma route et, trois quarts d’heure plus tard, je suis à Cuirieux où je termine ma 16ème étape. Ici, Théo a travaillé durant trois semaines dans une ferme. Il y a trente-cinq ans, nous y sommes revenus avec lui. Nous avons été reçus par Fernand et Amélie Lahaye, les exploitants de l’époque. Patrick Felzinger était leur salarié. C’est lui qui m’a mis en relation avec Ilda, leur belle-sœur. Sans hésitation, elle a proposé de nous loger. Nous bavardons chez elle, assis autour de la table et, à sa demande, je fais un résumé de ce qu’a vécu Théo durant sa captivité. Ilda confie: « Mon mari n’est plus là. Il aimait tant l’histoire, qu’il aurait bu du petit lait à vous écouter. »

Elle vient avec nous à Laon et c’est au Campanile que nous dînons. Ensuite, il ne nous reste plus qu’à faire le chemin inverse. Après une journée bien remplie, Ilda nous sert une tisane pour nous faire passer une bonne nuit.

Etape 16 : amplitude 10h20-18h15 – distance 81,6 km

 (53) Deux mois plus tard j’ai, au téléphone, la fille d’Adrienne qui me dit habiter dans la maison où était sa mère. Elle a aujourd’hui quatre-vingt-huit ans. Elle est connue sous son nom de femme : Germaine Verkest.

Vendredi 17 avril :

Cuirieux – Vailly-sur-Aisne

 

J’ai rendez-vous avec le maire dès 6h00. Franck Felzinger consacre une heure à la mairie avant de partir à son travail. Hier soir, il m’a proposé de venir le rejoindre afin que je puisse me connecter sur internet et accéder à mon blog pour rédiger le compte-rendu de ma 16ème étape.

Aussitôt après le petit-déjeuner, Patrick, père de Franck, m’emmène avec Robert visiter le corps de ferme où travaillait Théo. Mon mal de gorge ne s’arrange pas… Revenus chez Ilda, nous la remercions de nous avoir accueillis. En repartant avec Tino, je lui promets que je la recontacterai. Mon premier arrêt est à Tavaux-et-Pontséricourt, commune faisant partie de celles où des massacres ont été perpétrés par les forces allemandes au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Me voici maintenant à Séchelles, où Théo est resté durant les six mois qui ont précédé l’offensive allemande. Je discute avec des habitants : Fernand (82 ans), Antoine (90 ans) et Yvette (93 ans). Tous se rappellent que des soldats ont séjourné dans leur localité, mais aucun ne se souvient du Breton Théo. Il était ici, à Séchelles, lorsqu'il fut autorisé à rentrer chez lui, à La Bosse, pour une dernière permission. C’était en février 1940.

Gigi, Jacqueline et Joseph.

Gigi, Jacqueline et Joseph.

Tino sur le Chemin des Dames.

Tino sur le Chemin des Dames.

Comme prévu, à 12h15, je retrouve Gigi à Clermont-les-Fermes. Sa femme, Jacqueline, est avec lui et ils sont sur leur tandem ! Nous faisons route ensemble jusqu’à Sissonne, petite cité que les touristes, voyageant à bord de Piloute, visitent en attendant notre arrivée. Nous invitons Gigi et Jacqueline à venir se joindre à nous pour la pause-déjeuner. À peine installés mon téléphone sonne. C’est Bernard Chevrier. Il s’inquiète de ne pas voir le compte-rendu de la journée d’hier apparaître sur le blog. Je me suis levé tôt pour faire le résumé mais j’ai oublié de le mettre en ligne. Je régularise tout de suite. Bernard est un bon supporter et chaque jour il fait un commentaire, je ne peux pas le faire patienter plus longtemps…

Gigi et Jacqueline, n’étant pas spécialement pressés, décident de me suivre avec leur voiture sur le Chemin des Dames. Je me rends là où se trouvait le village de Craonne avant la Grande Guerre. Peuplé de 600 habitants, il fut entièrement rasé en 1917. Arrivé sur le site, je fais une sieste de vingt minutes sur un monticule de terre où aurait été ensevelie l’église il y a presque 100 ans et, à 16h30, je suis à Hurtebise, près de la Caverne du Dragon, où douze cyclotouristes de Vailly-sur-Aisne arrivent à ma rencontre. Le maire, Arnaud Battefort, a fait le déplacement avec son véhicule et il nous escorte. Piloute assure le rôle de la voiture balai. Un petit arrêt à la chapelle de Cerny-en-Laonnois et nous roulons encore sur une quinzaine de kilomètres avant d’arriver au terme de l’étape. Un goûter est organisé chez Olivier et Yvelyse Ziegler(54).

Nous sommes attablés sous la tonnelle dans le jardin: champagne, cidre, pommeau, jus de fruits et gâteaux… sont servis à volonté.

Douze cyclos à ma droite, le maire à ma gauche !

Douze cyclos à ma droite, le maire à ma gauche !

À 19h00, c’est à la mairie que nous sommes reçus. Là aussi, l’accueil est chaleureux. La ville nous offre le dîner suivi d’un concert de Tichot intitulé "De la boue sous le ciel". Le répertoire de chansons faisant état de la guerre 14-18 est en parfaite harmonie avec le parcours que j’ai emprunté aujourd’hui, puisque je suis passé sur le Chemin des Dames. Le spectacle terminé, Arnaud nous conduit à la ferme du château de Monampteuil où nous passons la nuit. Nous le remercions dès ce soir sachant que demain, nous ne le reverrons pas.

Etape 17 : amplitude 09h30-18h00 – distance 82,2 km

(54) Olivier est membre adhérent du Cyclo-Club l’Abondin. Yvelise, employée à la mairie de Vailly-sur-Aisne, est la personne avec laquelle j’ai établi un premier contact.

Samedi 18 avril :

Vailly /Aisne – Bailly-Romainvilliers

 

Aussitôt après avoir pris le petit-déjeuner à la ferme de Monampteuil, nous délogeons de ce lieu agréable puis, avec Piloute, regagnons le centre de Vailly-sur-Aisne. Tino est prêt pour démarrer, avec moi, la 18ème étape. À la sortie de l’agglomération, je franchis le pont enjambant la rivière de l’Aisne. C’est sur ce pont que le 8 juin 1940, Albert Plessis fut capturé par les Allemands et fait prisonnier.

Il fait très beau. Hier soir, j’ai vu de la boue sous le ciel et ce matin je vois du bleu dans le ciel… Je roule tranquillement jusqu’à ce que j’arrive à Neuilly-Saint-Front, bourgade dans laquelle je retrouve Françoise, Robert et Denise. Il est déjà 13h00, nous faisons la pause-déjeuner. Deux heures plus tard, j’abandonne le département de l’Aisne dans lequel je pédale depuis deux jours et demi, puis j’entre dans celui de la Seine-et-Marne. Je quitte la Picardie et j’arrive en Île de France. Les routes sont nettement plus escarpées que celles que j’ai fréquentées durant ces derniers jours.

À 17h15, je suis à Germigny-l’Evêque, devant la maison de Joop Zoetemelk (vainqueur du Tour de France 1980). Plus tard, je retrouve l’équipier avec qui j’ai fait la route depuis Cologne jusqu’à Hesdin... Je suis chez Ludo, à Bailly-Romainvilliers. C’est ici que Piloute est arrivée il y a trois quarts d’heure et c’est ici qu’elle avait fait une halte il y a trois semaines. Ce jour-là, nous étions sur le trajet nous conduisant de Rannée à Trèves. C’est chez eux que nous avions déjeuné et, ce soir, ils nous hébergent encore. Pour que nous ayons bien à l’idée que La Bosse n’est plus vraiment très loin, au menu de ce soir, ils nous font déguster un poulet (élevé par René et Monique), importé de Bretagne…

Etape 18 : amplitude 10h45-18h40 – distance 108 km

Dimanche 19 avril :

Bailly-Romainvilliers – Paris

 

Ce matin, pour le petit-déjeuner, nous sommes avec Angélique, Sofia et Ludo. Une petite heure de détente ensuite et je démarre une nouvelle étape. Aujourd’hui je ne suis pas seul, Ludo revient pédaler à mes côtés. Cette fois, il ne va pas rouler pendant six jours, mais seulement trois heures. C’est sous un soleil radieux que, tous deux, nous nous dirigeons vers le centre de la capitale. À Noisiel, nous faisons un petit détour pour passer devant le siège de Nestlé, où travaillent Ludo et Angélique. Ensuite, nous apprécions l’agréable chemin de halage qui longe la rive gauche de la Marne (la plus longue rivière française). Quel bonheur ! Nous sommes dimanche et sur une dizaine de kilomètres, nous ne cessons de croiser des gens de tous âges pratiquant la marche, la course à pied, le roller, le vélo… Nous atteignons Joinville-le-Pont. C’est là que, le 14 juin 1940, Alfred Guibert (beau-frère de Théo), affecté au 485ème Régiment de Pionniers Coloniaux, fut grièvement blessé par un éclat de grenade au cours d’une attaque ennemie.

Nous traversons le Bois de Vincennes puis nous stoppons quelques instants devant le château. Nous filons vers la place de la Nation quand, tout à coup, Cours de Vincennes, en plein marché, nous entendons crier : « Aulnette ! » C’est Michel (un autre Aulnette) et sa femme Marie-Noëlle. Etant chez leur fils Sébastien, à quelques pas d’ici, ils sont venus nous encourager avant de nous rejoindre à 13h00 au point de ralliement.

J’arrive avec Ludo sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Plus de soixante membres de la famille ou amis sont présents pour le pique-nique. Si la plupart habite Paris ou la région Île-de-France, certains ont fait plus de quatre-cents kilomètres pour venir jusqu’ici. Toutes les tranches d’âge sont représentées. Bernard Chevrel (89 ans), l’aîné des cousins de ma génération et Germaine Mourgère (94 ans), cousine de Théo, sont les doyens.

Théo nous a souvent dit que, lorsqu’il fut démobilisé, il ne s’était considéré vraiment libre qu’au moment où il avait posé les pieds sur le sol parisien(55). Si j’ai choisi ce lieu pour fêter les soixante-dix ans de son arrivée à la capitale, ce n’est pas par hasard. L’espace où nous sommes vient d’être rebaptisé. Maintenant, on ne dit plus seulement « Place de l’Hôtel de Ville », on dit aussi « Esplanade de la Libération ! » 

Piloute, stationnée sur le parvis, ne passe pas inaperçue. Tino est moins remarqué, sans doute parce que moins imposant.

Place de l’Hôtel-de-Ville – Esplanade-de-la-Libération.

Place de l’Hôtel-de-Ville – Esplanade-de-la-Libération.

Un petit détour par la place du Tertre sur la butte Montmartre avant d’atteindre la Tour Eiffel.

Un petit détour par la place du Tertre sur la butte Montmartre avant d’atteindre la Tour Eiffel.

Le Livre !

Il est un peu plus de 16h00 lorsque nous libérons l’esplanade. Certains s’en vont, d’autres décident d’aller visiter la cathédrale Notre-Dame. Quant à moi, je profite de l’ensoleillement de cette fin d’après-midi pour terminer la traversée de Paris en me rendant au pied de certains monuments. Je commence par la statue de la République et je grimpe sur la place du Tertre à Montmartre pour arriver ensuite à l’entrée de la basilique du Sacré-Cœur. C’est la première fois, et probablement la dernière, que je monte ici à vélo. Avec Tino, je n’ai pas eu à gravir les 237 marches permettant d’accéder à la vue imprenable sur la capitale. Je n’ai pas été avantagé pour autant car j’ai dû m’introduire dans la foule et rouler sur du pavé, dans des rues étroites et escarpées. Je fais une petite pause et je rejoins l’Arc de Triomphe. Peu de temps après, je suis sous la Tour Eiffel. Si je suis venu plusieurs fois ici, une seule date est gravée dans ma mémoire. Le dimanche 29 avril 1979(56), à 2h00 du matin, nous étions quinze cyclotouristes à prendre le départ en ce lieu symbolique pour parcourir en 16 heures 30 minutes les 334,6 km qui nous séparaient de Rannée. Trente-six ans plus tard, c’est avec Tino que je circule sous la Tour Eiffel, que je traverse le champ de Mars et que je termine ma visite au Mur pour la Paix, inauguré en l’an 2000.

J’arrive à 19h00 chez Bernard et Henriette Marsolier (des cousins(57)), dans le 14ème arrondissement bien connu des Bretons. Ils étaient avec nous ce midi et ils rentrent à l’instant en ayant avec eux René, Monique, Denise, Robert et Françoise. C’est chez Bernard et Henriette, avenue René Coty, que nous allons habiter cette nuit. Pendant le repas, nous nous remémorons nos souvenirs d’enfance. Comme nous, Bernard a vécu toute sa jeunesse à La Bosse.

Etape 19 : amplitude 09h50-19h00 – distance 65,6 km

(55) Théo est venu trois fois à Paris. La 1ère en 1945, en rentrant de captivité ; la 2ème en 1965, pour le mariage de Bernard et Henriette et la 3ème en 1980, en se rendant (avec sa famille) en Allemagne.

(56) Vingt ans plus tôt, le 29 avril 1959, Bernard (mon frère, fils de Théo) mobilisé pour la guerre d’Algérie, prenait le bateau à Marseille pour se rendre à Oran.

(57) Bernard et Henriette se sont mariés à Paris en octobre 1965. Oncles, tantes et amis étaient de la fête. Ils ont tous apprécié cette journée. Pour certains d’entre eux, il s’agissait d’une première escapade parisienne. Plutôt que de rentrer dès le lendemain, ils avaient décidé de rester quelques jours pour visiter la capitale. C’est en métro qu’ils se déplaçaient et, chaque fois, c’était la cohue. De peur de rester sur le quai, ils entraient de force dès que la porte du wagon s’ouvrait, sans se préoccuper des passagers désirant sortir. Mieux encore, ils voulaient tous (une quinzaine) monter dans le même compartiment, pensant que celui qui précédait ou celui qui suivait n’allait pas les conduire à la même station. Pendant ces quelques jours nous, les enfants de Théo, avons récolté les betteraves dans les Grands-Cieux. C’était il y a cinquante ans…

Lundi 20 avril :

Paris – La Couture-Boussey

 

Après avoir pris le petit-déjeuner avec Bernard et Henriette et avant de leur transmettre nos remerciements, nous convenons de nous revoir dans le courant de l’été, probablement à La Touche. Bernard descend avec nous en bas de l’immeuble où nous retrouvons Piloute et Tino.

La Bretagne approche mais pour l’atteindre, je dois faire un détour par la Normandie. Un quart d’heure après mon départ, j’arrive à Malakoff, où demeure Germaine, la cousine de Théo, venue au rassemblement à Paris hier midi. Il y a deux mois, je lui annonçais que l’itinéraire de ma 20ème étape me faisait passer au pied de son immeuble. Elle m’avait suggéré : « Si tu veux, je peux te loger et j’ai la place où mettre ton vélo. » Mes hébergements étaient déjà tous réservés mais je prenais l’engagement de m’arrêter pour la saluer. J’ai tenu ma promesse ! Ma femme, deux frères et deux belles-sœurs sont là aussi. Joël, le fils de Germaine, n’habite qu’à quelques centaines de mètres et il est là, lui aussi, pour nous accueillir. Germaine nous offre un café et assise au bout de la table, elle nous raconte ses souvenirs d’enfance à La Touche où elle est née. À la déclaration de la guerre, elle avait dix-huit ans. Elle se souvient de la mobilisation de quatre de ses frères : Arsène, Alphonse, Alexis, Germain, et de celle de deux de ses cousins : Théo et Tonton Jean. Six Aulnette âgés respectivement de 20, 22, 25, 25, 29 et 33 ans, que La Touche a vu grandir.

Germaine et Joël nous reconduisent au parking et c’est là que nous leur disons au revoir. Je remonte sur mon vélo et dans moins de deux heures, je vais retrouver Piloute à Plaisir. Lorsque j’arrive sur la place de l’église, nous pique-niquons. Bernard et Françoise Létendard, rencontrés hier à la capitale, nous rejoignent. Après le repas, René et Monique rentrent avec eux. Les passagers de Piloute décident de se rendre sur la tombe de Romy Schneider à Boissy-sans-Avoir et sur celle de Georges Pompidou à Orvilliers.

À Neauphle-le-Vieux, je rate la route de Vicq, si bien que, sans le vouloir, je me retrouve à Saulx-Marchais, où habitent Jean-Marc et Colette (petits-cousins). Eux aussi je les ai vus hier mais je vais quand même sonner à leur porte. Seul Jean-Marc est là. Nous échangeons quelques mots et je retrouve mon chemin. Je roule encore un bon moment dans les Yvelines avant de faire une apparition en Eure-et-Loir et j’arrive au point final de l’étape, à La Couture-Boussey, dans l’Eure. Norbert et Suzanne Maître, des amis rencontrés à Chypre en 1996 et avec lesquels nous sommes restés en relation, sont venus de Sorel-Moussel, pour m’encourager.

Fin janvier, j’adressais un courriel à la mairie, intitulé : "Un Breton à vélo s'invite à La Couture-Boussey". Sylvain Boreggio, le maire, me contactait peu après en me disant d’emblée : « Nous dînerons ensemble et c’est chez moi que vous serez hébergés. »

Ce soir, c’est avec un certain retard que j’arrive dans sa cour. Heureusement, Piloute est arrivée à temps. Sylvain et sa femme Catherine nous accueillent chaleureusement dans leur pittoresque et charmante demeure. Au moment où nous passons à table, nous constatons que, chez les Boreggio, les rôles sont clairement répartis. Sylvain a fait l’invitation. Catherine fait la cuisine. Pour le service, les tâches sont partagées… Les sujets de conversation ne manquent pas si bien que, une fois de plus, nous sortons de table après minuit.

Etape 20 : amplitude 09h45-19h15 – distance 92,8 km

Mardi 21 avril :

La Couture-Boussey – Vimoutiers

 

Il est 9h00, nous prenons le premier repas de la journée et, en regardant par la fenêtre, nous constatons que le ciel est bien bleu. L’étape d’aujourd’hui est longue, mais les conditions météorologiques s’annoncent idéales. Catherine, qui s’est dévouée pour nous depuis hier soir, doit rejoindre le groupe avec lequel elle marche chaque matin. Nous ne manquons pas de lui dire, ainsi qu’à son mari, combien nous avons apprécié le temps passé en leur compagnie. Sylvain nous demande de rester encore un peu, la presse doit arriver dans quelques instants. Après une série de questions et de réponses devenues routinières, je peux me remettre en selle.

Joseph et Sylvain.

Joseph et Sylvain.

Tino a perdu sa béquille hier sans que je m’en aperçoive ; mes assistants décident de faire un crochet par Evreux pour essayer de remédier au problème. Lorsque nous nous rejoignons à Bémécourt, pour la pause méridienne, Robert n’a plus qu’à l’installer et tout revient dans l’ordre. Il me reste une trentaine de kilomètres à parcourir avant d’atteindre l’endroit où j’ai rendez-vous avec un groupe du Cyclo-club de Vimoutiers. Je connais l’un d’entre eux : Michel Geslin, le secrétaire. Le jour où je l’ai informé de mon tracé initial, il m’a averti : « Il ne faudra pas passer par là si vous voulez qu’on aille à votre rencontre. » Je lui ai demandé la raison et il a insisté : « Vous n’allez pas vous engager sur des routes où même le Bon Dieu refuserait de passer... » J’ai suivi ses conseils et j’arrive en forme à La Ferté-Fresnel ! Michel et sept autres cyclos sont là puis c’est en leur compagnie que je vais rejoindre Vimoutiers. Avant d’entrer dans la ville, nous allons sur le site où est exposé un char Tigre abandonné par la 7ème armée allemande, dans les derniers jours de la bataille de Normandie. Un peu plus tôt, le centre-ville de Vimoutiers avait été détruit à 90% par un bombardement américain.

Près du char, nous retrouvons Bernard et Danielle. Ils reviennent passer deux jours avec nous. Plus surprenant, Friedrich est là aussi. Il arrive du lieu où j’ai démarré mon périple il y a trois semaines. Il a parcouru plus de 900 km. Ce jour-là, je suis passé par la rue de Vimoutiers… maintenant je passe par la rue de Sontra. Une photo avec mes accompagnateurs et, peu après, nous sommes conviés à l’Hôtel de ville. Une réception est organisée à l’étage dans la salle du conseil municipal. Guy Romain, le maire, nous prie de monter. Deux heures plus tard, nous dînons à l’Espace Rebmann, l’endroit où nous allons loger. Une quinzaine de personnes se joignent à nous pour le repas. Au menu : crudités, poulet vallée d’Auge, camembert, teurgoule, falue ; le tout arrosé au pommeau de Normandie...

Etape 21 : amplitude 09h45-18h00 – distance 104,8 km

Mercredi 22 avril :

Vimoutiers – Rânes

 

Ce matin, pour le petit-déjeuner, nous sommes invités à nous rendre chez Loëtitia et Gérard Jay, au Pénalty. Nous prenons connaissance de l’actualité du jour et nous faisons une balade à pied dans le quartier. À 10h00, je me pointe avec Tino sur la place de Mackau. Quatre nouveaux membres du Cyclo-club Vimonastérien sont présents et disponibles pour rouler toute la matinée avec moi. Nous grimpons une côte qui nous emmène au Carrefour de l’Europe. Ensuite, nous rejoignons le village de Camembert, célèbre en tant que berceau du fromage qui porte son nom. Le maire, Michel Cousin, vient faire un brin de causette avec nous avant de nous emmener visiter l’église.

Une route sinueuse et pentue nous emmène au Mémorial de Mont-Ormel. Un lieu chargé d’histoire et d'émotions où des combats violents ont fait des milliers de morts en août 1944. Nous pique-niquons sur un site surplombant la cuvette où se sont déroulés les affrontements de la plus grande bataille de l’Europe de l’Ouest. À 13h30, nous avons une visite guidée au Mémorial et nous assistons à la projection d’un film. Lorsque je remonte sur mon vélo, je sais que je vais emprunter un bout du chemin qui, à la fin de la bataille de Normandie, a été nommé "Couloir de la mort".

À 15h00, je suis à Aubry-en-Exmes. Cette fois, sept cyclos viennent à ma rencontre. Je vais rouler avec eux jusqu’à Argentan. Michel et Nicolle Geslin suivent en voiture depuis ce matin mais c’est ici que nous nous séparons. À Urou-et-Crennes, petit village où Tonton Jean est arrivé le jour de sa mobilisation, je m’arrête dire bonjour à Serge et Micheline Roucheteau, un couple de retraités avec lequel j’ai fait connaissance il y a six mois.

16h00 : j’arrive sur la place de l’Hôtel de ville d’Argentan où m’attend Maria Cuguen, rencontrée ici-même le 5 septembre dernier. Nous discutons longuement, puis nous allons là où se trouvait la caserne Molitor dans laquelle Théo fut mobilisé. Encore un petit bonjour à Claude et Odile Sineux en passant à Sarceaux et je ne descends plus de mon vélo avant d’avoir atteint Rânes, où nous allons dormir cette nuit. Pierre Couprit, le maire, est avec mes coéquipiers lorsque j’arrive. Eugène et Nicole Duault (amis de Robert et Françoise), présents hier à Vimoutiers, sont là aussi. Pierre nous reçoit dans sa mairie qui occupe un château imposant. Il nous invite à grimper en haut de la tour. Tino est exempté… Nous découvrons le bourg et la campagne environnante.

C’est ici que Bernard et Danielle nous abandonnent, mais ils n’oublieront pas de revenir parmi nous, vendredi, à La Touche. Quant à nous, Robert, Françoise, Denise et moi-même, nous accrochons nos ceintures et, maintenant, Piloute n’a plus qu’à suivre la voiture de Pierre jusqu’à sa ferme. En arrivant, nous sommes accueillis par Françoise, son épouse. Pendant le repas, en dégustant le poulet fermier élevé par Françoise, nous parlons (comme chaque soir) de la captivité de Théo, du périple à vélo, de l’aventure que nous vivons en famille, mais nous parlons aussi de l’exploitation agricole gérée par Pierre et Françoise depuis bientôt quarante ans. Françoise nous dit qu’elle est présidente de la Fédération des Concours et Comices Agricoles de l’Orne, mais elle ne nous dit pas qu’elle a reçu récemment l’insigne de Chevalier de l’Ordre national du Mérite… Bonne nuit et à demain !

Etape 22 : amplitude 10h15-18h20 – distance 57,5 km

Jeudi 23 avril :

Rânes – Laval

Le matin où j’ai démarré mon périple, la neige tombait et la visibilité était quasi-nulle. Malgré cela, alors que je n’avais pas encore donné le moindre coup de pédale, je me voyais déjà (24 jours plus tard), arriver avec Tino au village de Théo… Ce matin, le soleil rayonne lorsque j’analyse que c’est demain que j’arriverai à La Touche !

Robert, Françoise, Françoise Couprit, Joseph.

Robert, Françoise, Françoise Couprit, Joseph.

Après le petit-déjeuner, Pierre et Nicole nous accompagnent au bourg. C’est dans le parc du château que nous les quittons en les remerciant. Maintenant, mes coéquipiers vont passer chez Eugène et Nicole à Faverolles. Ils prévoient de s’arrêter à Lassay-les-Châteaux ensuite. Quant à moi, c’est toujours avec la même motivation que je poursuis mon chemin. Je passe La Ferté-Macé, Bagnoles-de-l’Orne… et je rentre dans le département de la Mayenne. À l’heure de la pause-déjeuner, j’essaie de joindre les trois touristes censés m’accompagner, mais je ne réussis pas à établir la communication. Ce n’est pas vraiment un problème, j’ai du ravitaillement dans mes sacoches... Au moment où je m’apprête à sortir de Mayenne (la ville), mon téléphone sonne. Ce sont eux, ils viennent de s’arrêter pour déjeuner à Saint-Fraimbault-de-Prières. Pas question pour moi de faire demi-tour…

Je ne vais pas les revoir sur mon trajet car je me dirige vers le sentier de halage qui va m’emmener jusqu’à mon point de chute. C’est à Laval, chez Jean-Yves et Janine Aulnette (encore des cousins), que nous allons passer la dernière nuit de notre aventure. Jean-Yves est l’un des fils de Tonton Jean(58) souvent cité dans mes propos. Aujourd’hui, personne n’a manifesté le désir de faire un bout de chemin avec moi et pourtant, alors que je pédale tranquillement le long de la rivière entre Montflours et Saint-Jean-sur-Mayenne, trois cyclistes arrivent face à moi. Jean-Yves, Robert et Françoise sont venus avec un but précis : m’accompagner sur les dix derniers kilomètres. Nous roulons jusqu’à l’entrée de Laval en prenant le temps d’admirer la nature. Après avoir abandonné le halage, nous empruntons un petit raidillon qui nous conduit à la maison de Jean-Yves et de Janine.

C’est en famille que nous passons la dernière soirée du périple. Nos conversations s’orientent naturellement vers nos souvenirs d’enfance. Nous évoquons des moments passés ensemble : la pension au collège Saint Joseph à Bain-de-Bretagne, les moissons, les festins de nouvel an… Au cours du dîner, nous ne manquons pas d’aborder le sujet qui nous rassemble ce soir : les années de guerre vécues par nos parents.

Si la vie était difficile pour nos pères en captivité, elle l’était aussi pour nos mères restées à la maison, seules à élever leurs enfants, tout en assumant les travaux souvent pénibles de la ferme.

Etape 23 : amplitude 10h45-18h30 – distance 93,9 km

(58) Capturé et fait prisonnier au Mans le 20 juin 1940, il fut envoyé en Allemagne et interné au stalag VI-D à Dortmund sous le matricule 13772. Il rentra chez lui deux semaines après son frère, au bourg de La Bosse-de-Bretagne, le 8 mai 1945, jour de la capitulation allemande. Selon son fils Camille, lorsqu’il est arrivé, il y avait une cérémonie au monument aux morts.

Vendredi 24 avril :

Laval – La Bosse-de-Bretagne

 

Dans mon récit, je fais régulièrement allusion à l’accueil, amical et spontané, qui nous a été réservé partout où nous sommes passés. Hier soir, nos valises posées chez Jean-Yves et Janine, une fois de plus, nous avons été gâtés. Pas si simple de quitter nos hôtes... Ce matin, après le petit-déjeuner, c’est moins difficile car nous allons nous revoir cet après-midi à La Touche.

Avec Tino, j’attaque la dernière étape. Durant le trajet écoulé, en jouant la complémentarité, c’est ensemble que nous gagnerons le défi dans quelques heures. J’ai toujours aidé Tino à grimper les côtes et, grâce à lui, je n’ai jamais ressenti de fatigue pour les descendre…

Je pédale en direction du centre ville de Laval, puis je m’engage dans la rue des Déportés. J’ai rendez-vous à 9h30 précises, Place de la Trémoille, avec quatre membres assidus du Cyclo-club Guerchais : Bernard Chevrier, Henri Lévêque, Joël Haubois et Etienne Noël. Ils viennent de parcourir quarante kilomètres pour venir à ma rencontre et ils vont rester à mes côtés jusqu’à l’arrivée finale.

Jean-Yves, Janine, Robert, Françoise, Etienne, Joseph, Joël, Denise, Anthony (nous sommes devant sa vitrine), Henry et  Bernard.

Jean-Yves, Janine, Robert, Françoise, Etienne, Joseph, Joël, Denise, Anthony (nous sommes devant sa vitrine), Henry et Bernard.

Nous sortons de Laval et traversons Saint-Berthevin. Nous roulons entre Montjean et Saint-Poix lorsque Gilles Loiseau (président du Cyclo-club) arrive à notre rencontre. Au moment où il s’apprête à faire demi-tour, son vélo crève. Le temps de réparer et c’est reparti… Trois quarts d’heure plus tard, nous sommes chez nous, en Ille-et-Vilaine. À midi, nous nous arrêtons pour une pause à Rannée, sur la place de l’église, où beaucoup d’amis sont venus nous accueillir. Martine Labelle nous prépare un repas rapide : galettes saucisses, crêpes... À 13h00, départ : la route départementale 47 va nous emmener à La Bosse. La file de vélos s’allonge. Je passe devant la maison où j’habite mais je ne m’arrête pas. J’ai juste le temps de constater que, sur notre secteur, les travaux liés à la déviation sont commencés. Une halte est prévue à Retiers. À 13h40, j’arrive sur la place de l’église. Là aussi, des amis sont venus supporter le cycliste (amateur) que je suis et tous ceux qui m’escortent. À ma surprise, des anciens combattants sont là avec les drapeaux, dont celui de la guerre 39-45. Nous sommes bien sur les pas de Théo !

Il y a trois semaines, à l’heure qu’il est, j’étais à Herdorf (ville allemande ayant des liens d’amitié avec Retiers). Il me restait 35 km à parcourir avant d’atteindre le lieu où j’allais faire étape. C’est sur ce tronçon que je pense avoir rencontré les passages les plus difficiles.

En arrivant à Retiers, au milieu des personnes venues m’accueillir, j’ai la surprise de découvrir quatre drapeaux plantés à la mémoire de Théo, sur la place de l’église où, en 1940, sa femme Anna (contrainte et forcée) livrait Piloute,  la jument qui venait de lui être réquisitionnée par l’armée allemande.

En arrivant à Retiers, au milieu des personnes venues m’accueillir, j’ai la surprise de découvrir quatre drapeaux plantés à la mémoire de Théo, sur la place de l’église où, en 1940, sa femme Anna (contrainte et forcée) livrait Piloute, la jument qui venait de lui être réquisitionnée par l’armée allemande.

Denise, voyageant avec Piloute, tout comme Françoise et Robert (le conducteur), n’est plus qu’à six kilomètres de l’arrivée lorsqu’elle quitte l’équipage pour prendre le vélo de secours afin d’accompagner Jeannine, une amie de longue date.

Denise, voyageant avec Piloute, tout comme Françoise et Robert (le conducteur), n’est plus qu’à six kilomètres de l’arrivée lorsqu’elle quitte l’équipage pour prendre le vélo de secours afin d’accompagner Jeannine, une amie de longue date.

Le Livre !

Au fur et à mesure que nous approchons du but final, de nouveaux cyclistes se joignent à nous. En arrivant au bourg de La Bosse, je m’arrête quelques instants au cimetière, sur la tombe de Théo. Lorsque je repars, ils sont environ soixante-dix à me suivre sur les deux kilomètres restant. La plupart d’entre eux sont adultes mais il y a aussi des enfants.

Il est 16h00. Je suis devant la maison natale de Théo, 70 ans jour pour jour et heure pour heure après son retour de captivité. J’imagine son émotion en retrouvant les lieux familiers qui lui ont tant manqué. Pour moi, l’arrivée à La Touche représente l'aboutissement d'un projet qui me tenait à cœur. Après avoir parcouru 2040 km en 24 jours j’ai la satisfaction d'avoir réussi le défi que je m’étais lancé.

Etape 24 : amplitude 09h30-16h00 – distance 76.1 km

Mission accomplie !

Mission accomplie !

Le Livre !
Le Livre !
Le Livre !
Le Livre !

Marie Chiff'mine, cyclo-conteuse vient de faire 65 km à vélo pour assister à mon arrivée. Après un accueil en gallo, elle clame le poème "Liberté" de Paul Eluard, infatigable messager de la lutte et de l'espoir dans une France occupée et divisée.

Le poème a vingt-et-une strophes, mais comme Théo a mis vingt-quatre jours pour rentrer chez lui, à l’endroit où nous sommes, Marie en a écrit trois autres pour lui rendre hommage !

Sur les prairies, sur les mines

Sur tous les rails de la guerre

Sur l’écho de la violence

J’écris ton nom

 

Sur les rues, sur les chemins

Sur l’herbe rougie de sang

Sur le rêve d’un retour

J’écris ton nom

 

Sur la mémoire des vivants

Sur les noms des monuments

Sur la route de la paix

J’écris ton nom

Le Livre !
Le Livre !
Le Livre !
Le Livre !
Le Livre !
Le Livre !
Le Livre !
Le Livre !
Revenu au village de son enfance avec sa femme Pascale, Michel Henry retrouve deux copains des années 70 : Hervé Ménard et Michel Tessier.

Revenu au village de son enfance avec sa femme Pascale, Michel Henry retrouve deux copains des années 70 : Hervé Ménard et Michel Tessier.

Pas moins de 300 personnes sont présentes dans le

village. Parmi elles, des membres de la famille, des amis... dont certains ont eu l’occasion de côtoyer Théo. Les gens qui se sont déplacés viennent d’horizons différents ; la personne la plus éloignée arrive du centre de l’Allemagne, de Sontra où j’ai démarré mon périple, l’endroit où Théo a été libéré.

Je remercie tous ceux qui sont venus cet après-midi pour différentes raisons : l’envie d’assister à l’arrivée, rendre hommage à Théo, rappeler le souvenir d’un aïeul qui a connu la guerre… Merci aux bénévoles ayant assuré, pour les stands galettes saucisses, crêpes et bière de Sainte-Colombe, la logistique permettant d’accueillir tous ces gens. Merci à ceux qui, chaque jour, ont suivi mon aventure. Un merci particulier à mon équipe d’assistance qui, pendant toute la durée du périple, a pris soin de moi et de Tino sans oublier de cajoler Piloute.

Le Livre !
Le Livre !

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Pêle-mêle

Madeleine, Bernard, René, Joseph et Robert.

Madeleine, Bernard, René, Joseph et Robert.

Bernard, 7 ans, montré du doigt par le même Bernard, 77 ans.

Bernard, 7 ans, montré du doigt par le même Bernard, 77 ans.

Vendredi 3 avril 2015, sur la route du périple.

Vendredi 3 avril 2015, sur la route du périple.

Karl, petit-fils du patron de Théo, serre la main de Bernard, fils de Théo.

Karl, petit-fils du patron de Théo, serre la main de Bernard, fils de Théo.

Karl, avec Joseph tenant  une photo (datant de 1942 et prise dans cette même cour) de  Théo et des trois chevaux de la ferme,.

Karl, avec Joseph tenant une photo (datant de 1942 et prise dans cette même cour) de Théo et des trois chevaux de la ferme,.

Message de Stéphane Sieczkowski-Samier, Maire d’Hesdin, où Théo a été capturé le 21 mai 1940

Le Livre !

Message de Thomas Eckhardt, bourgmestre de Sontra, où Théo a été libéré le 1er avril 1945

Le Livre !

Message de Nathalie Gestin, maire de La Bosse-de-Bretagne, où Théo est rentré de captivité le 24 avril 1945

Le Livre !
Denise commente le périple de Joseph.

Denise commente le périple de Joseph.

Sontra – Cologne – Maastricht – Bruxelles – Lille – Hesdin – Gedinne – Paris – Vimoutiers – Argentan - La Bosse-de-Bretagne.

Sontra – Cologne – Maastricht – Bruxelles – Lille – Hesdin – Gedinne – Paris – Vimoutiers – Argentan - La Bosse-de-Bretagne.

Itinéraire des 2040 km à vélo

sur les pas de Théo

 

Liste des agglomérations traversées :

 

Sontra – Heyerode – Berneburg – Rockensüss – Rautenhausen – Asmushausen – Bebra – Breitenbach – Blankenheim – Mecklar – Friedlos – Bad Hersfeld – Allmershausen – Untergeis – Obergeis – Lager Schwarzenborn – Hauptschwenda – Neukirchen – Rückershausen – Riebelsdorf – Trutzhain – Niedergrenzebach – Ziegenhain – Ransbach – Wasenberg – Neustadt – Stadtallendorf – Kirchhain – Kleinseelheim – Marburg – Wehrshausen – Elnhausen – Dilschhausen – Damshausen – Friedensdorf – Hommertshausen – Niedereisenhausen – Niederhörlen – Roth – Ewersbach – Rittershausen – Irmgarteichen – Gernsdorf – Rudersdorf – Wilnsdorf – Wilden – Salchendorf – Neunkirchain – Struthütten – Herdorf – Grünebach – Alsdorf – Betzdorf – Kirchen – Niederfischbach – Harbach – Hinhausen – Engelshäuschen – Obersolbach – Friesenhagen – Weierseifen – Oberweidenbruch – Erdingen – Denklingen – Brüchermühle – Perke – Oberwiehl – Wiehl – Grossfischbach – Faulmert – Wald – Jenneken – Hillerscheid – Drabenderhöhe – Buddelhagen – Heckberg – Heckhaus – Federath – Lorkenhöhe – Landwehr – Gross-Oderschein – Marialinden – Burg – Overath – Burgholz – Heiligenhaus – Untereschbach – Oberechbach – Kaule – Rath/Heumar – Ostheim – Vingst – Deutz – Köln (Cologne) – Klettenberg – Efferen – Hermülheim – Hürth – Nörvenich – Merzenich – Düren – Stolberg – Aachen (Aix-la-Chapelle) – Vaals – Vijlen – Gulpen – Wijlre – Schoonbron – Valkenburg – Berg en Terblijt – Maastricht – Riemst – Tongeren (Tongres) – Borgloon – Rijkel – Ordingen – Sint-Truiden (Saint-Trond) – Wilderen – Zoutleeuw (Léau) – Drieslinter – Hoeleden – Glabbeek – Meensel-Kiezegem – Sint-Joris-Winge – Linden – Kessel – Leuven (Louvain) – Bertem – Leefdaal – Vossem – Tervuren – Bruxelles – Anderlecht – Schepdaal – Neigem – Denderwindeke – Zandbergen – Idegem – Deftinge – Ronse (Renaix) – Wattripont – Anseroeul – Celles – Pecq – Estaimbourg – Néchin – Toufflers – Hem – Roubaix – Croix – Mons-en-Baroeul – Lille - Faches-Thumesnil – Wattignies – Tremplemars – Seclin – Camphin-en-Carembault – Carvin – Annay – Loison-sous-Lens – Lens – Liévin – Angres – Ablain-Saint-Nazaire – Souchez – Neuville-Saint-Vaast – Ecuries – Roclincourt – Sainte-Catherine – Arras - Haute Avesnes – Aubigny-en-Artois – Savy-Berlette – Tincques – Roëllecourt – Saint-Michel-sur-Ternoise – Saint-Pol-sur-Ternoise – Ramecourt – Croix-en-Ternois – Humières – Le Parcq – Marconne – Hesdin – Marconnelle – Sainte-Austreberthe – Saint-Georges – Vieil – Hesdin – Wail – Galametz – Fillièvres – Aubrometz – Conchy-sur-Canche – Boubers-sur-Canche – Frévent – Bouquemaison – Doullens – Authieule – Orville – Sarton – Vauchelles-lès-Authie – Louvencourt – Acheux-en-Amiénois – Forceville – Hédauville – Bouzincourt – Albert – Bécordel-Bécourt – Fricourt – Maricourt – Cléry-sur-Somme – Péronne – Aizecourt-le-Haut – Nurlu – Fins – Metz- en-Couture – Trescault – Ribécourt-la-Tour – Flesquières – Marcoing – Cambrai – Estourmel – Beauvois-en-Cambrésis – Beaumont-en-Cambrésis – Inchy – Le Cateau-Cambrésis – Bazuel – Catillon-sur-Sambre – La Groise – Prisches – Cartignies – Avesnes-sur-Helpe – Flaumont-Waudrechies – Felleries – Clairfayts – Sivry-Rance – Rance – Mariembourg – Fagnolle – Matagne-la-Grande – Matagne-la-Petite – Romerée – Gimnée – Doische – Foisches – Givet – Beauraing – Vonêche – Gedinne-Station – Gedinne – Rienne – Willerzie – Hargnies – Haybes – Fumay – Rocroi – Eteignères – Signy-le-Petit – Watigny – Bucilly – Eparcy – Landouzy-la-Ville – La Bouteille – Fontaine-lès-Vervins – Laigny – Haution – La Vallée-au-Blé – Sains-Richaumont – Monceau-le-Neuf-et-Faucouzy – Chevresis-Monceau – La Ferté-Chevresis – Montigny-sur-Crécy – Assis-sur-Serre – Couvron-et-Aumencourt – Chéry-lès-Pouilly – Chalandry – Barenton-sur Serre – Grandlup-et-Fay – Pierrepont – Cuirieux – La Neuville-Bosmont – Saint-Pierremont – Tavaux-et-Pontséricourt – Séchelles – Chaourse – Clermont-les-Fermes – Bucy-les-Pierrepont – Sainte-Preuve – Sissonne – Berrieux – Corbény – Craonne – Hurtebise – Cerny-en-Laonnois – Le Panthéon – Vailly-sur-Aisne – Chassemy – Ciry-Salsogne – Nampteuil-sous-Muret – Muret-et-Crouttes – Droizy – Hartennes-et-Taux – Saint-Rémy-Blanzy – Billy-sur-Ourcq – Neuilly-Saint-Front – Dammard – Chézy-en-Orxois – Brumetz – Coulombs-en-Valois – Vendrest – Ocquerre – Mary-sur-Marne – Isles-les-Meldeuses – Germigny-l'Evêque – Trilport – Nanteuil-lès-Meaux – Quincy-Voisins – Couilly-Pont-aux-Dames – Saint-Germain-sur-Morin – Bailly-Romainvilliers – Jossigny – Guermantes – Torcy – Noisiel – Champs-sur-Marne – Noisy-le-Grand – Bry-sur-Marne – Nogent-sur-Marne – Vincennes – Paris – Malakoff – Meudon – Chaville – Viroflay – Versailles – Saint-Cyr-l'Ecole – Fontenay-le-Fleury – Les Clayes-sous-Bois – Plaisir – Neauphle-le-Château – Neauphle-le-Vieux – Vicq – Saulx-Marchais – Auteuil – Boissy-sans-Avoir – Garancières – Béhoust – Orgerus – Tacoignières – Orvilliers – Civry-la-Forêt – Boissets – La Chaussée-d'Ivry – Ivry-la-Bataille – La Couture-Boussey – Mousseaux-Neuville – Saint-André-de-l'Eure – Les Authieux – Corneuil – Damville – Le Roncenay – Authenay – Gouville – Breteuil – Bémécourt – Rugles – Juignettes – Glos-la-Ferrière – La Ferté-Fresnel – Villers-en-Ouche – Monnai – Le Sap – Ticheville – Vimoutiers – Camembert – Mont-Ormel – Chambois – Aubry-en-Exmes – Urou-et-Crennes – Argentan – Sarceaux – Fontenai-sur-Orne – Ecouché – Rânes – Beauvain – La Ferté-Macé – Bagnoles-de-l'Orne – Couterne – Lassay-les-Châteaux – Montreuil-Poulay – Saint-Fraimbault-de-Prières –Mayenne – Sacé – Montflours – Saint-Jean-sur-Mayenne – Changé – Laval – Saint-Berthevin – Montjean – Saint-Poix – Cuillé – La Guerche-de-Bretagne – Rannée – Moussé – Arbrissel – Retiers – Coësmes – Sainte-Colombe – Tresboeuf – La Bosse-de-Bretagne.

Table des matières

7 – Avant-propos

11 – I – L’avant-guerre

13 – L’enfance de Théo

18 – Sa jeunesse

19 – Son service militaire

20 – Son mariage avec Anna

23 – La ferme de La Touche

25 – II – La guerre

27 – La déclaration de guerre

28 – La mobilisation

28 – La drôle de guerre

29 – L’offensive allemande

31 – L’arrivée des réfugiés

32 – Maman est seule à la ferme

40 – Le parcours de guerre de Théo

43 – III – La Libération

45 – Le rapatriement en 24 jours

55 – IV – L’après-guerre

57 – Son premier dimanche de liberté

59 – Cela faisait six ans qu’il n’avait pas assisté à …

61 – Théo reprend les rênes

67 – V – Il aura fallu dix ans…

73 - VI – 40 ans après : Retour sur le passé avec sa …

171 – VII – Anecdotes

173 – Le couteau de Théo

173 – La famille s’agrandit

175 – Le conseiller municipal

176 – La sensibilité enfantine

176 – Une vie contaminée par les guerres

178 – Théo est grand-père pour la 1ère fois

178 – L’arrivée de la télévision

179 – Qu’importe le flacon…

181 – À la guerre comme à la guerre…

181 – Ça sent le brûlé…

182 – Théo et Anna quittent La Touche

184 – Les Noces d’or

186 – À l’aube de ses 90 ans, Bernard Chevrel se s…

188 – L’ultime étape

191 – VIII – Un périple en avril – Un livre à Noël

193 – Comment m’est venue l’idée de faire un périp…

196 – 75ème anniversaire

201 – Rencontre avec le maire de Sontra à Vimout…

203 – Le témoignage d’un ancien prisonnier du st...

209 – Teillay – Saint-Brieuc en train

209 – Rannée – Saint-Brieuc à vélo

213 – IX – France – Allemagne

225 – X – Sontra – La Bosse-de-Bretagne en 24 jours

326 – Messages des maires de Sontra, d’Hesdin et …

330 – Itinéraire des 2040 km à vélo sur les pas de …

 

Traduction version allemande :

Friedrich Wilkening, professeur de français et d’anglais à la retraite, président d’honneur et membre de l’association à l'origine du comité de jumelage Sontra – Vimoutiers. Rencontré pour la première fois en octobre 2014, il m’a accompagné en tant qu’interprète au début de mon périple.

Werner Schwalm, professeur de français, d’histoire et d’instruction civique à la retraite, président d’honneur du comité de jumelage Bad Sooden-Allendorf – Landivisiau, guide-animateur bénévole au Mémorial de Trutzhain-Ziegenhain. Après avoir découvert mon blog en janvier 2015, il m’a lui aussi proposé ses services comme interprète.

Restauration photos :

Franck Aulnette, photographe, petit-fils de Théo (www.instant.fr).

Relecture version allemande :

Dietmar Wagner, professeur d’allemand, d’anglais, d’histoire et d’instruction civique, à la retraite.

Norbert Kapinus , professeur de français, d’histoire et de sociologie, à la retraite.

Relecture version française:

Camille Aulnette, fils aîné de Tonton Jean.

Denise Aulnette, ma femme.

Pascale et Michel* Henry, professeurs d’histoire-géographie et d’enseignement moral et civique, respectivement au collège Porte d’Anjou de Noyant et au collège Molière de Beaufort-en-Vallée (49).

Friedrich Wilkening (déjà cité comme traducteur).

* Michel a vécu dans le village de Théo depuis l’âge de 6 ans jusqu’à ses 19 ans.

 À l’instant où mon ouvrage s’achève, j’ai une pensée pour :

Margareta Cavalier, de Bebra-Breitenbach qui, en 1980, lors du voyage en Allemagne en présence de Théo et sa famille, fut notre interprète. Elle est décédée le 27 octobre 2015, à l’âge de 103 ans.

Aristide Douessin de La Couyère, né 24 jours avant Théo, disparu le 6 novembre 2015 à l’âge de 105 ans.

Papa et Maman qui nous ont quittés respectivement en 1989 et 2001.

Remerciements

Je remercie ma femme Denise, de m’avoir si patiemment supporté durant toute cette aventure, depuis la préparation du voyage à vélo jusqu’à sa réalisation et durant le méticuleux travail d’écriture. Je remercie aussi ma famille, mes amis, tous ceux qui, par le biais de mon blog ou par tout autre moyen, m’ont soutenu pendant que je pédalais sur les routes d’Allemagne, des Pays-Bas, de Belgique et de France.

Nos petis-enfants, Lin, Suzanne, Elise, Sofia, Calixte m’ont, eux aussi, apporté leur soutien le 24 avril au village de Théo, leur arrière grand-père. Le petit dernier, âgé de seulement sept mois, a traversé la France pour voir son papy franchir la ligne d’arrivée. Mon récit est à peine terminé que le plus grand me dit l’attendre avec impatience…

« Sur les pas de Théo » est publié en français et en allemand. J’adresse des remerciements particuliers à Friedrich et Werner qui ont permis l’existence d’une version allemande en traduisant ce livre, à Camille, Denise, Dietmar, Friedrich, Michel, Norbert et Pascale, qui ont procédé à la relecture de l’une ou l’autre des deux versions et à Franck qui a fait la retouche des photos de l’époque de Théo.

Mes derniers mots, c’est aux jeunes générations que je les adresse. Je leur transmets non seulement le souvenir de ce qu’a vécu mon père pendant la guerre, mais aussi un message de profonde amitié avec le peuple allemand.

Les personnes que j’ai eu le bonheur de rencontrer pendant mon périple m’ont conforté dans l’idée que le dialogue, la connaissance mutuelle et une volonté commune permettent de construire ensemble la paix.

Le Livre !

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Le Livre !
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